ZOOM : Secteur Ecriture et Poésie

  • une stratégie pour réaliser cet objectif,
  • des actions annuelles, dans des lieux et avec des partenaires sur la longue durée,
  • un travail critique de et dans la vie culturelle, anti-centraliste et anti-régionaliste.

 

L’atelier d’écriture, situation et stratégie


De par leur multiplication les ateliers d’écriture sont devenus un front politique incontournable :
- d’un côté des ateliers à vendre à des particuliers ou des collectivités comme des animations ou des formations qui transmettent un savoir sur l’écriture et créent ainsi du manque, car il y a toujours un autre savoir derrière et donc il faut revenir, et payer ;
- de l’autre l’atelier comme dispositif qui perturbe et éprouve les cadres de pensée et le rapport au réel, pour pouvoir dans une phase de débat et distanciation penser la création comme un processus et s’approprier, en amont de techniques et esthétiques, « un rapport de maîtrise/non maîtrise dans la langue écrite qui fait inventer de nouvelles façons d’écrire. »
En un sens le front est double :
  • La création aux créateurs, ou tous créateurs ?
  • L’atelier d’écriture doit-il être un moment d’intense protection dans lequel on désire profondément revenir, ou une rupture vécue où l’on conscientise par exemple que « perdre pied » c’est transformer le cadre en matière modelable [1] , que « quand on ne sait pas ce qu’on fait » on « commence à faire ce qu’on ne savait pas faire, on crée »...?

Ce clivage que génère l’atelier d’écriture a un poids considérable dans la vie culturelle présente : il fracture des équipes pédagogiques, psychiatriques, des centres sociaux, des comités d’entreprise, des collectifs d’artistes, des bibliothèques, et même des conseils municipaux. Dans une ville, dans un lieu, la présence d’ateliers politise, oblige à se positionner.
Dans ce contexte, les objets de travail traditionnels du secteur gardent toute leur pertinence. L’imaginaire tout d’abord ; parce que si le réel a toujours été l’objet d’incantations, de récits, de théories, de chiffres, l’homme se rassure en voulant croire , croire que ces signes sont transparents et rendent compte du monde où il vit ; la perturbation de ces signes, la distorsion de ces représentations, l’imaginaire, déplace le sujet : je ne situe plus le monde par rapport à ce que j’en sais, mais je me situe par rapport à lui -l’inconnu. Cette bascule, entre le moment où le sujet croit à ses clichés et prend pour de la pensée critique une fatalité dictée par les grands mythes, et la possibilité de travailler dans la durée la continuité entre sa parole et les tendances qui l’orientent afin de la transformer, cette bascule c’est avoir une oreille sur l’inconnu. Aujourd’hui encore la théorie de l’imaginaire fait tranchée, parce qu’elle affirme que l’être humain peut décider, agir, sur, et changer son rapport au monde du tout au tout, contre la théorie post-moderne et sociologisante des « grands-récits » qui voue l’homme au maniérisme et aux « micro-variations de pensée » (les romains disaient « ratiuncula », je trouve ça élégant.)
Ensuite deux positions par rapport à l’atelier d’écriture : l’atelier d’écriture comme une nouvelle école littéraire, et l’atelier d’écriture comme une nouvelle forme artistique. Pourquoi ces positions comme objets de travail ? Les ateliers à travers le territoire national forment un important réseau, parfois organisé à l’échelle d’une ville autour d’une « Maison des écrits » ou d’une « Manufacture des mots », qui du côté des animateurs et des participants s’ancre dans des milieux sociaux et communautés très divers, de sorte que tout cela ne fait pas un tissu sans coutures. Du point de vue de la production, les ateliers ont investi tous les genres, les tendances, et même les types de diffusion. Pourtant, à travers ce réseau, si l’on suit le fil du militantisme et de l’émancipation, là où revient dans la bouche des animateurs le pari du « Tous capables », on s’aperçoit qu’un même type d’atelier, avec une phase de distanciation, adossé à une théorie de la pensée écrite, une conscience politique de la pédagogie, revient. Insiste. Et cette insistance fait œuvre, avec son histoire, sa géographie, ses chapelles. Il est important pour le secteur de pouvoir se situer dans ce réseau, ce qui nécessite de l’étudier, le critiquer, le provoquer. De le penser et d’interagir avec, comme avec n’importe quelle autre école littéraire.
Sur le dispositif pédagogique de l’atelier, comme une forme fixe (avec ses phases), sa fonction (au sens anthropologique du terme), sur l’horizon d’attentes qu’il pose et rompt, bref sur tout ce qui fait qu’une vision formaliste de l’art (et textualiste de la littérature) comprend l’atelier comme une œuvre à part entière, beaucoup de choses ont été écrites, notamment dans notre revue Cahiers de poèmes . La question est presque à retourner comme une chaussette, aujourd’hui : on ne peut pas définir ce qu’est une œuvre d’art, un poème par exemple. Historiquement, géographiquement, ça a tout été, et rien. Par contre on peut penser ce que fait une œuvre : une œuvre suggère, on n’arrive jamais à se rendre compte de tous les mouvements de pensée qu’elle suscite, et nous oblige à reformuler indéfiniment notre sentiment, notre sensation, notre sens. Et c’est exactement ainsi qu’agit l’atelier : face à lui, chaque participant -dont l’animateur- est en situation d’agir où il ne savait pas agir, de construire du sens là où il n’y en a pas. Penser l’atelier d’écriture comme une œuvre d’art, un enjeu pédagogique fondamental : c’est ce qui détermine que chaque participant invente son écriture, sinon on aura des ateliers programmatiques comme il en existe déjà, où le participant subit la contrainte (l’alexandrin, ou écrire à la façon de Charles Pennequin) et où les textes produits ne disent que le dispositif (un poème en alexandrin, une imitation de Charles Pennequin.)
Parmi les objets de travail en cours de traditionalisation du secteur, j’en citerai deux. D’abord sortir l’atelier d’écriture de l’atelier. Comment mettre l’atelier dans un roman (le lecteur lit, et paf, pour continuer il faut qu’il trouve dix participants à un atelier, sinon il ne comprend rien à la suite de l’histoire), dans une performance, une pièce de théâtre, un cercle polypoétique... Parce que si l’atelier transforme le rapport à la littérature, celle-ci doit l’intégrer pour se transformer, pour changer de rapport à son lecteur. On écrit comment quand on tient son lecteur -tous les lecteurs- capable(s) ? Et à quelles conditions ?
Ensuite et enfin les ateliers d’improvisation poétique orale. L’enjeu fondamental, abordé par la question des processus de création, que pose l’improvisation est que ce qui fait résistance constitue justement un problème d’écriture à partir duquel on peut improviser et construire. Solo, duo, trio...collectif le posent de manière différente. Dans un collectif en train d’improviser un texte, ceux qui se trouvent à l’aise peuvent « parler » sans fin et sans écoute des autres, mais celui qui se tait et bute est justement celui qui « écrit » et donne le matériau que le collectif va pouvoir transformer, faire évoluer. Sa résistance, une fois que les autres s’en emparent, devient un problème d’écriture qui oblige chacun -même les plus fluides- à ne pas retomber bien droit dans ses bottes mais à essayer de l’autre, à s’ignorer et donc s’inventer. Comme tout atelier d’écriture, l’atelier d’improvisation poétique orale passe par un aller-retour entre l’individuel et le collectif (solo, duo, petit groupe, grand groupe) qui permet de comprendre, à travers ces situations que ce que nous percevons a priori comme erreur, fragilité, hors-sujet, difficulté, nous porte -très loin.
 

Quelques temps annuels forts

Stages nationaux


Chaque été le secteur organise un stage. Les dernières années ces stages ont eu lieu à Saint-Nazaire, Toulouse, Tarbes, et sont régulièrement co-organisés avec le secteur Arts-Plastiques, avec le soutien à Toulouse du Carrefour Culturel Arnaud-Bernard, et parfois avec des associations partenaires comme ô Débi. La spécificité des stages du secteur tient dans la volonté de tenir compte de ce qui se passe au quotidien en matière de création dans la ville où sont menés les ateliers : ainsi les productions des ateliers sont socialisées pour de bon sur des scènes (la Cave-Poésie à Toulouse), des places publiques, des galeries (le Salon Reçoit), les débats ne se font pas seulement entre stagaires mais aussi avec des habitants du quartier (place des Tiercerettes). Des plasticiens, des écrivains, des chercheurs, des animateurs d’atelier, des musiciens sont invités à intervenir sous diverses modalités. On peut donc dire que ces stages sont une formation à l’animation d’ateliers d’écriture, en prise avec la vie culturelle d’un lieu. L’expérience montre aussi que ce sont des moments de recherche, de débat entre différentes approches de l’atelier, mais aussi entre les tendances contradictoires qui traversent la littérature et la création aujourd’hui. Ateliers matin, midi et soir, avec des panels, des conflits, des collectifs de recherche en complot, des scènes...
 

Uzeste


Uzeste c’est toute l’année, pas seulement la semaine d’un douteux festival de free-jazz courant août... et le GFEN à Uzeste c’est aussi toute l’année, avec des ateliers, des débats sur la création et la vie culturelle en France, improvisations, coups d’éclat. L’été tout de même : un stage, les Imagin’actions éducactives coorganisées avec la Compagnie Lubat et la CGT Aquitaine. Nous y menons bien évidemment des ateliers d’écriture, d’improvisation, des débats, des dispositifs pour désorganiser les soirées. Ces Imagin’actions sont l’occasion de développer de nouvelles formes d’atelier, soit avec les musiciens et les syndicats, soit parce que Uzeste (500 habitants) est en mesure de capter les tendances et les artistes approximatifs et négligés de Gascogne et du monde.
Le festival. Hestejada de las Arts . Ateliers tous terrains, apéros stylos, débats, Délibérations Orchestra, Vide-grenier des pratiques de pédagogie nouvelle, interventions radiophoniques, embuscade mal polypoétique pas nette, gueuloirs, cercle critique sur le spectacle de la veille ou de demain, stand et librairie, les Erreurts chorégraphiques, Soli-sauvages (parcours transartistique forestier et accidenté), apéro Sauternes, le Cri, une sonorisation du stand enviée et copiée par L’IRCAM et Brooklyn, dommage à John Cage, animation de démarches dans un public insoumis (qui en plus attend le spectacle)... On n’est pas n’importe qui quand on fait n’importe quoi : TOUS CAPABLES.
Il y a à Uzeste un risque ultra-spéculatif : l’idée que les gens àles habitants, les festivaliers, les autres- peuvent s’impliquer dans les débats des artistes, des philosophes, des syndicalistes, du boulanger qui risque de fermer, sans pré-requis. Pour cela il ne s’agit pas de faire du chiffre, d’afficher des noms, de créer du manque pour fourguer la came, mais de penser le festival lui-même (et le rapport à la création au long de l’année) comme un dispositif pédagogique : « Ménager un espace à l’incompréhension. » Uzeste, c’est une situation-problème perpétuelle et permanente, à l’échelle d’un village et même de plusieurs communes.
 

Le Forom des Langues du Monde


Le Forom des Langues ce sont des centaines de stands représentant les associations de toutes les langues et cultures habitant Toulouse, sur la Place du Capitole. Le GFEN y participe à travers diverses actions  : ateliers, stand, débats, rouleau déroulé, interventions... C’est aussi la veille au soir la Capitada : la place couverte de tapis où joutent conteurs, improvisateurs, jajoukas, groupes de buzz-&-rumbble acoustique... réunissant et confrontant ainsi des créations de toutes les communautés présentes dans la ville.
Importante activité autour de la « Déclaration des devoirs envers les Langues et les Cultures. » http://www.declaration-langues-langage.net/

Actions en cours


Des cycles ou des séries d’ateliers sont animés au long de l’année dans différents lieux : ainsi :
  • les Ateliers Toulousains, chaque mois, au Carrefour Culturel Arnaud Bernard,
  • un cycle d’ateliers à Bordeaux-Bastide, en partenariat avec le Poquelin Théâtre. Michel Ducom animera aussi dans l’année des ateliers d’écriture en saut en parachute.
  • A Ivry, le siège du GFEN accueille un dimanche par mois le secteur pour un atelier
  • mais aussi à Grenoble, à Aubagne...

 
*************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************** Anti-centralisme culturel
Si on fait écrire les gens pour de bon, on ne peut pas leur mentir. On est ici : tout texte existe par rapport à une bibliothèque. Y prend position, artistiquement. Et la bibliothèque n’est pas neutre, abstraite, infinitive.
Aucune écriture n’est indemne de la situation de la vie culturelle sur le territoire national.
Il est entendu en France qu’il ne peut y avoir de synthèse qu’à Paris ; des choses peuvent venir de l’extérieur, mais la synthèse se fait à Paris. Il y a là double erreur. Erreur de ceux qui remettent leur écriture à une critique lointaine, et qui se mettent à écrire selon ces attentes lointaines. Et erreur de ceux qui abandonnent tout combat critique, toute perspective de transformation de la littérature, et tombent dans la caricature d’eux-mêmes et le régionalisme. Deux mondanités, solidaires dans leur médiocrité et leur stratégie.
Certes Paris est capitale politique, mais Toulouse, Lille, Strasbourg, Lyon, Nantes, Marseille, Bordeaux, Pointe-à-Pitre, Grenoble... toutes ces villes ont vocation à être des capitales culturelles. C’est-à-dire, en amont même des moyens de diffusion ou de structures institutionnelles qui souvent existent déjà, d’organiser le débat entre les tendances, les domaines, les orientations, les cultures, et pas seulement en art mais dans toutes les disciplines, de manière à ce que se dégagent des œuvres. Des œuvres qui ne décident pas seulement de « la culture du lieu », mais qui cassent la baraque dans le jeu international.
L’écrivain de langue occitane Félix Marcel Castan parlait et organisait un front des Contre-Capitales, et le secteur Ecriture et Poésie dans toutes ses actions s’inscrit dans cette perspective : rétablir les contradictions sur le territoire national, polariser, transformer le rapport critique subi comme une identité rêvée ou révélée en un moteur de création, de désaccords, d’émancipation. Il n’y a pas de choix : soit une action renforce le centre, soit elle génère de la pluralité.
****************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************************
Méryl MARCHETTI


http://www.gfen.asso.fr/fr/zoom_secteur_ecriture_et_poesie_du_gfen

[1] Par exemple, en fin d’atelier. Tout le monde a lu, des textes longs, les tables sont couvertes de brouillons, la production àsous toutes ses phases- déborde. A ce moment là l’animateur annonce, contre toute attente une dernière consigne : « Vous avez moins d’une minute pour écrire un texte. » Puis il déchire dans une feuille blanche un petit morceau de papier. On connaît la puissance de la consigne de temps. Mais sur l’espace amenuisé du papier à la déchirure, la disproportion entre lui et la masse textuelle réunie sur les tables, la traduction gestuelle - chacun y projette sa profondeur. Le cadre temps n’est plus un cadre, mais une matière à travailler.