Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (6ème jour)

Sixième journée

 

Moi : Je regarde tous les livres que vous avez. Il y en a beaucoup. Vous les avez tous lus ?

Lui : Non non, pas tous. Une bibliothèque, c’est la liberté. Quand je ne sais pas quoi lire, je me promène devant mes étagères et je respire, je regarde, et je prends un livre qui me fait de l’œil. C’est très gai.

Moi : Votre livre préféré ?

Lui : Difficile à dire. Cela dépend du moment. J’ai pu lire à vingt-cinq ans un roman qui m’a bouleversé mais qui ne me dirait plus grand-chose aujourd’hui. Mais il reste l’humus, le terreau : Flaubert, Maupassant, Zola dont je viens de découvrir les nouvelles, moins connues que ses vingt Rougon-Macquart, et qui sont une merveille. Je vous l’ai dit, je suis un homme de la fin du XIXème. Ces livres qui ne pâlissent pas. J’ai lu « Le voyage au bout de la nuit » à vingt ans, j’ai été atomisé, ça m’a complètement allumé. Je l’ai relu l’année passée, j’ai retrouvé les mêmes émotions fulgurantes, sans une ride.

Moi : C’est pas très moderne, tout ça !

Lui : On s’en fout. « Moderne », ça ne signifie rien. Du moment que le livre me parle et m’emporte, je ne lui demande pas sa date de naissance.

Moi : Mais quand même, vous ne lisez jamais des romans d’aujourd’hui ?

Lui : Cela m’arrive. J’ai chroniqué pendant trois ans de la littérature contemporaine, pour le magazine Gael, et j’ai beaucoup aimé cela. Au fait, je collabore toujours avec Gael mais sur un autre mode, et on en parlera si vous voulez. Mais cette chronique m’a poussé à ouvrir les yeux sur de magnifiques romans chinois, cubains, russes, américains, australiens, grecs, sardes, italiens, coréens, islandais, portugais, patagons…

Moi : Pas des auteurs français ?

Lui : Pas beaucoup. Je vous l’ai dit, je trouve les romans francophones contemporains ankylosés par l’omniprésence de l’auteur. J’y trouve très rarement mon bonheur.

Moi : Mais ça peut arriver ?

Lui : Oui. Sauf que, c’est drôle, les auteurs francophones qui persistent à faire de la littérature, et qui me fascinent, semblent avoir pris le maquis : on les rencontre dans les marges, dans la pénombre, dans la montagne, comme Hubert Mingarelli, ou dans les Ardennes, comme Franz Bartelt. Ou dans le polar, la bande dessinée, la chanson, comme Tardi, Jean-Louis Murat. Si on remonte un peu plus loin, ce sont Giono, Brassens, de très grands auteurs !

Moi : Et Simenon ?

Lui : Voilà. Mon père en littérature, mon pain quotidien. Vous voyez, tous ses romans sont là, derrière le bureau sur lequel je travaille.

Moi : Vous les avez tous lus ?

Lui : Oui, et je les relis un par un.

Moi : Si vous deviez me conseiller un des livres que vous avez lus ?

Lui : Je ne vous connais pas. Je ne sais pas ce qui vous attire.

Moi : Justement, sans me connaître. Pouf, comme ça : un livre.

Lui : Tenez, celui-ci. « Préhistoires », de Jean Rouaud, en Folio. La dernière petite pépite. Je l’ai lu la semaine passée. Magnifique. Je vous le donne.

Moi : C’est vrai ? Merci. Vous prêtez facilement vos livres ?

Lui : Les prêter, non. Mais donner un livre, c’est un joli geste. J’espère qu’il vous plaira.

Moi : Vous connaissez le bookcrossing ?

Lui : Les livres qu’on fait circuler, qu’on abandonne sur un banc public pour que quelqu’un s’en empare ? Oui, j’aime beaucoup cette idée. Récemment, j’y ai joué.

Moi : C’était quel livre ?

Lui : Deux nouvelles libertines de Casanova.

Moi : Ah ! Ah ! Forcément, c’était du cul, ça devait vous plaire !

Lui : Oui, c’était léger, craquant. Mais j’ai surtout aimé le jeu : le fait d’avoir reçu ce livre de la part d’une jeune femme inconnue, puis de le remettre en circulation.

Moi : Vous êtes joueur, vous !

Lui : Oui, très !

Moi : C’est comme cette page « Et puis… » sur votre site ?

Lui : Oui !

Moi : Vous me donnez le mot de passe ? J’ai envie de pousser la porte, de voir ce qu’il y a derrière…

Lui : Non, ça gâcherait le jeu. Le mot de passe est facile à trouver, de toute façon.

Moi : Qu’est-ce que vous auriez fait si vous n’aviez pas été romancier ?

Lui : Je suis amoureux de mon métier, c’est une évidence pour moi. Je ne voudrais en pratiquer aucun autre. Si vous me demandiez quelle autre femme je pourrais aimer si je n’aimais pas ma femme, je serais incapable de vous répondre. J’aime ma femme, j’aime mon métier, j’ai du mal à me placer dans un autre cas de figure.

Moi : Je comprends ça.

Lui : Ma vie, c’est ma rivière. J’essaie de mettre ma barque au bon endroit, de sentir le flux, de piloter comme il faut. C’est gai. Il y faut du silence et de la lenteur, s’écouter bien. Je ne changerais de vie pour rien au monde, je me vois mal sur une autre rivière.

Moi : Bon. Alors on va imaginer que, votre rivière, elle vient de loin.

Lui : Je vois ce que vous voulez dire : qu’elle coulait déjà quelque part avant que je vienne au monde. Oui ? D’accord, dans d’autres vies, je sens que j’ai sans doute été bûcheron, marin, garde forestier, et une pute aussi, sûrement, dans un village, dans un port de mer ou dans un château.

Moi : C’est vrai. Sur votre rivière, plus haut, vous étiez peut-être une femme.

Lui : J’aime cette idée, je la sens pétiller parfois tout au fond de moi.

Moi : Il va falloir qu’on termine. Vous voulez donner un conseil à quelqu’un ?

Lui : Un conseil ? Non. Je ne suis pas un vieux sage qui aurait fait le tour de la question et aurait des conseils à donner.

Moi : Rien qu’un mot.

Lui : Chacun sa route, son ciel, sa rivière. Bon flux, bon vent. Prenez soin de vous.

Moi : C’est cool, ça fait un bon titre. Merci.