Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (5ème jour)

Cinquième journée

 

Moi : C’est marrant, vous écrivez toujours à la main ?

Lui : Oui.

Moi : Même vos romans ? C’est à la main ?

Lui : Bien sûr. Un stylo, des feuilles de papier. Vous voyez un autre moyen, pour écrire, qu’un stylo et du papier ?

Moi : Vous me faites rire ! Bon, vous avez fini ?

Lui : J’ai fini.

Moi : Je peux voir ?

 

Emile ne portait rien d’autre qu’un grand parapluie noir, à l’ancienne, avec un manche de bois serré dans sa main gauche. Il était nu et se tenait droit. Il grelottait à peine mais ne disait rien. C’était un beau gars de vingt ans, il avait la peau blanche, le cheveu brun et l’œil gris. Et voilà. Il se tenait là, bien droit, tout nu, devant le parterre de rosiers du jardin communal, au bord de l’allée. Sarah n’aurait pas su dire ce que ressentait le garçon : il gardait l’essentiel pour lui-même. Alors elle ne parlait pas, non plus, et se contenta de faire ce qu’il lui avait demandé. Il n’avait pas l’air de peser lourd, sous la petite pluie de septembre, et Sarah ne fit pas durer l’épreuve. Elle porta l’appareil devant son visage, fit le réglage, déclencha. Elle dit d’une voix douce : « Attends, j’en refais deux ou trois. » Il ne répondit rien, se laissa photographier. Puis ce fut tout.

D’un sac posé sur le sol, trempé d’éclaboussures, il retira ses vêtements et se rhabilla. Sarah lui rendit son appareil qu’il fourra dans le sac vide. Il se tourna vers son amie, prononça un « merci » à peine audible, et ils se quittèrent.

Il rentra chez lui alors que la pluie commençait à faiblir, il monta dans sa chambre en évitant de rencontrer sa mère, et sortit un cahier d’un tiroir de son bureau. Il l’ouvrit. Sur une page était tracé un titre : « Les douze travaux d’Emile ». Dessous, douze lignes écrites en colonne.

Sur la troisième ligne, il lut ceci : « Tu me donnes une photo de toi, à poil, devant le rosier du jardin communal. » Emile nota, à l’encre rouge : « C’est fait. » Et, refermant le cahier, il se mit à songer à la façon dont il réussirait la quatrième de ses douze épreuves.

 

Moi : C’est marrant, pourquoi vous avez mis un mec ? Au départ, on se dirait que ce serait une fille qui devrait poser pour une photo.

Lui : L’imaginaire prend le contrepied. Il aime bien dérouter son monde.

Moi : C’est qui, celui qui lui a donné les épreuves du cahier ?

Lui : Je n’en ai aucune idée. Un homme ? Une femme ? De quoi s’agit-il ? D’une punition ? Qu’est-ce qu’il a fait, Emile, pour mériter cette punition ?

Moi : Je ne sais pas, moi !

Lui : Moi non plus. Et ces douze épreuves ? Elles vont toutes ressembler à celle de la photo ? Je n’en sais rien.

Moi : Mais c’est vous qui l’avez écrit ! Vous devez bien savoir un peu, non ?

Lui : Non. Je n’en sais pas plus que vous.

Moi : Vous êtes grave, quand même ! Mais je l’aime bien, le texte. Je peux le garder ?

Lui : C’est à vous.

Moi : Vous pensez que ça pourrait faire un début de roman ?

Lui : Je pense, oui. Il faudrait voir, après, comment ça se déploierait. Qui est Sarah ? Quel rôle joue la mère ? De qui Emile a-t-il reçu ces épreuves ? Et pourquoi ? Vous avez une idée ?

Moi : Moi ? Je ne suis pas romancière !

Lui : Aucune importance. Vous possédez un imaginaire.

Moi : Je ne sais pas. Je me dis qu’Emile est pris dans une combine trop bizarre, genre un chantage ou un truc dans le genre et il est obligé de faire ça.

Lui : C’est possible. Ensuite ?

Moi : Sarah, je la sens bien. C’est l’amie sympa. Elle capte pas tout mais elle aide Emile. C’est la seule à qui il peut demander ce genre de chose. A la limite, elle est amoureuse mais elle ne le dit pas. Par contre, la mère, elle n’est pas nette. Par exemple elle est complice avec le mec qui donne les épreuves.

Lui : Ou la femme…

Moi : Une femme qui donne les épreuves ? Je le sens pas. Non, un homme. Et la mère est complice, ça devient pervers, elle sait que son fils doit faire des trucs glauques mais lui, il ne sait pas que sa mère est au courant. Et la mère est complice avec l’homme pour imaginer les épreuves qu’Emile devra faire. Glauque à mort !

Lui : Et voilà…

Moi : Quoi ?

Lui : Vous élaborez, là. C’est bien. Votre imaginaire cavale. Vous pourriez l’écrire.

Moi : Pas moyen.

Lui : Si vous avez envie de connaître la suite, il faudra l’écrire. Je vous l’ai dit : quand j’entame un roman, je ne prémédite rien. Je ne bâtis pas une trame, ni quoi que ce soit. C’est l’écriture qui, au fur et à mesure, appelle et crée les péripéties. L’écriture est vive, libre, tonique, elle s’autogénère. Alors, pour savoir ce qui arrive à Emile, vous n’avez pas d’autre choix que de prendre votre propre stylo, et de poursuivre.

Moi : Pas moyen !

Lui : C’est vous qui voyez. Il faut le sentir et le vouloir. Un jour, plus tard, si cette histoire s’installe en vous, si elle cristallise quelque chose dans votre imaginaire, vous n’en pourrez plus : il faudra que vous vous installiez devant vos feuilles et les mots déborderont de vous. Tout le travail, c’est ça : vous sentez qu’un texte naît dans vos entrailles et qu’il pousse. Puis vous vous rendez disponible, vous l’écoutez, vous le mettez au monde. En le respectant, en vous mettant à son service, en ne décidant rien à sa place.

Moi : Je ne sais pas. On verra.

Lui : Exactement. Vous verrez. Il ne faut rien forcer.