Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (4ème jour)

Quatrième journée

 

Moi : Bon, alors les mots…

Lui : Oui ?

Moi : Quels sont les mots que vous préférez dans la langue française ?

Lui : J’aime carabine, canaille, garce ou piment. J’aime les mots qui sont heureux dans la bouche et dans l’oreille. Pas mal de noms d’arbres et d’animaux, la fougère, le tadorne de Belon, le séquoia, même si le séquoia est un produit d’importation. Très bien. La langue française s’est enrichie d’épices et d’aromates venues de toutes parts. Peu importe. Le mot, en littérature, ce n’est d’abord pas une signification, c’est du matériau. De la voyelle et de la consonne. De la même manière que, dans la cuisine belge, rien n’interdit de glisser du poivre venu des Indes ou du clou de girofle de Zanzibar.

Moi : C’est pour ça que vous préférez dire « mail » plutôt que « courriel » ?

Lui : Ah non, c’est différent. Le mail est un mot magnifique, un vieux mot français nourri d’une belle histoire. Il vient de la malle-poste, cette diligence qui parcourait les routes de France au XIXème siècle, et que les Américains ont empruntée en se l’appropriant sous le vocable de « mail post ». Le mot nous est revenu, au prix de cette jolie modification. Je déteste le mot courriel qui est une fabrication artificielle, pharmaceutique, très symptomatique de la façon dont on traite la langue.

Moi : On ne la traite pas bien ?

Lui : Je suis consterné de voir de quelle façon les médias par exemple maltraitent la langue. Si vous regardez un journal télévisé, mettons à la RTBF parce qu’il s’agit d’un service public et que la faute en est d’autant plus lourde, vous êtes certaine d’entendre passer au minimum quatre barbarismes par émission.

Moi : Des exemples ?

Lui : Le pire de tous, je pense : « c’est de cela dont on parle ». Ou : « un des joueurs qui a marqué un goal ». A la maison, c’en est devenu un jeu : quelle sera la faute la plus criante ? Ou : « on se rappelle de cette inondation survenue il y a un an » avec son corollaire : « je m’en rappelle très bien ».

Moi : Je dis ça, moi, je ne vois pas la faute.

Lui : Il convient de dire : « je me rappelle cette inondation », et « je me la rappelle ». On se souvient d’une inondation, on se rappelle une inondation. Puis je pense à ces tics de langage, comme « le terroriste n’a pas hésité à tirer dans la foule » alors qu’on n’en sait rien : le type a peut-être hésité longuement avant de déclencher son arme. Et le fameux « ne » explétif qu’on nous sert à toutes les occasions.

Moi : C’est quoi ?

Lui : « Avant qu’il ne se déclare », ou « à moins qu’il ne s’agisse d’une rumeur ». Ce petit « ne » absolument inutile. Faites l’exercice, ôtez-le chaque fois que vous l’entendez, vous verrez que chaque phrase gagne en légèreté, « à moins qu’il s’agisse d’une rumeur », et vous décapez la phrase au dissolvant, vous la rendez plus vive. J’ai créé le « CONNE », le Collectif opposé notoirement au ne explétif, mais jusqu’à présent j’en suis le seul membre. De manière générale, écoutez l’usage qui est fait de la langue, vous vous rendrez compte à quel point elle est devenue empâtée, alourdie de limon. Le langage médiatique est un ruban incolore.

Moi : C’est normal : le journal télévisé n’est pas un recueil de poésie.

Lui : Je ne trouve pas ça normal. Quand vous pouvez prévoir la fin d’une phrase dès que le présentateur en a prononcé les trois premiers mots, il y a un problème. Quand vous êtes certain que, dans un reportage sur le festival de Cannes, vous aurez droit aux mots « strass et paillettes », on déduit que le langage pâteux et paresseux incarne une pensée pâteuse, paresseuse. Ce n’est pas anecdotique du tout, à mes yeux.

Moi : Dites, c’est un peu lourd à la longue, vous râlez tout le temps !

Lui : Vous trouvez ? C’est possible, après tout, je ne me rends pas compte. Je vous l’ai dit, je me sens un peu décalé dans mon époque.

Moi : Je parie, vous allez me dire que n’êtes pas inscrit sur Facebook, que vous ne téléchargez jamais de musique sur internet et que vous êtes contre le livre électronique.

Lui : C’est exact. Facebook, ça n’existe pas, c’est de l’écume. Le téléchargement illégal, c’est du vol. Et les livres électroniques, ça n’a aucun sens. Vous allez encore me dire qu’il faut vivre avec son époque et que je suis un vieux râleur qui refuse le progrès ?

Moi : Oui.

Lui : Vous me faites rire.

Moi : C’est déjà ça.

Lui : Je suis très attaché au progrès, à ce qui rend l’humanité meilleure. Et l’hypothèse rationnelle, à tous les points de vue, c’est de lire des livres en papier. C’est beaucoup plus fonctionnel, ça résiste à l’eau, à l’usure, à la poussière, à la chaleur, au sable, aux rayonnements électromagnétiques, aux chocs, ça ne réclame pas de câble, pas d’électricité, vous pouvez le prêter, le faire dédicacer, l’emporter dans une poche et l’oublier. Même vous le faire voler : pas grave, ça profite à quelqu’un et vous retournez en acheter un autre pour sept euros. Allez lire votre tablette électronique sur une plage, laissez-la tomber dans votre bain, donnez-lui un coup de marteau, et qu’ensuite quelqu’un vous la fauche, vous allez vous dire que je ne suis pas si con que ça. L’avenir, le vrai, c’est le papier.

Moi : Bon, si on reparlait de cul ? C’est plus drôle !

Lui : Vous voulez savoir quoi ?

Moi : Je ne sais pas trop, en fait. Qu’est-ce que vous auriez envie de dire ?

Lui : C’est difficile, non ? Si vous abordez Gad Elmaleh, et lui demandez de but en blanc : « Faites-moi rire ! », il vous dira que c’est difficile, que ça ne marche pas comme ça. Les étincelles, ce qui craque et ce qui grésille, ça travaille par surprise, au débotté, au coin du trottoir, sans qu’on le voie trop venir. Ceci dit, pour refaire un lien avec la littérature, je peux vous dire que c’est très curieux : quand j’écris un roman, l’énergie créative s’accompagne toujours d’une très puissante énergie sexuelle. Je ne sais pas pourquoi, mais ça va de pair.

Moi : Quoi ? Quand vous écrivez, vous bandez, et tout ça ?

Lui : Et tout ça.

Moi : C’est marrant ! Et ça dure longtemps ?

Lui : J’écris un roman en deux ou trois semaines, ça va.

Moi : Trois semaines ! C’est pas long !

Lui : C’est mon métier, j’y consacre mes journées entières. Et puis, comptez, quinze pages par jour, en quinze jours, ça fait un roman.

Moi : Je regarde, là, dans votre bibliothèque : vous disiez que vous n’aimiez pas cloisonner mais en avez quelques-uns, pourtant, des romans érotiques.

Lui : Oui, quelques-uns.

Moi : Ils vous plaisent ? Ils vous excitent ?

Lui : Certains, oui. Pas tous.

Moi : Si vous écriviez un jour un roman érotique, il raconterait quoi ?

Lui : Je ne sais pas. C’est de lui que ça dépendrait : il y aurait des personnages. Et qu’est-ce qui les anime ? Qu’est-ce qui les soulève ? Qu’est-ce que l’un d’entre eux aurait envie de tenter ? Avec qui ? Le roman déciderait.

Moi : Vous vous débinez tout le temps !

Lui : Bien. Donnez-moi cinq mots, et je vous fais un petit truc érotique en quelques lignes. D’accord ?

Moi : Comme ça ?

Lui : Comme ça.

Moi : D’accord ! Alors je vous donne : parapluie, rosier, cahier, photo et rien.

Lui : Je note. C’est bon, donnez-moi dix minutes…