Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (3ème jour)

Troisième journée.

 

Moi : C’est quoi cette affaire de bouteille d’eau ?

Lui : Une autre image. Représentez-vous un type qui traverse le Sahara sous le martèlement du soleil. Il finit, après avoir marché quarante jours, par arriver dans un village. Il est mort de soif, au dernier stade de la déshydratation et on se demande comment il tient encore sur ses jambes.

Moi : Oui.

Lui : Pour finir, des villageois l’accueillent et lui viennent en aide. Mais de quelle façon ? En lui énonçant verbalement les multiples bienfaits de l’eau ? Ou en lui donnant une grande cruche remplie d’eau ?

Moi : Ben oui, la cruche d’eau.

Lui : La littérature, pour moi, c’est la cruche d’eau. Elle hydrate, elle allume, elle rend la vie humaine possible sur Terre. Elle ne se situe pas du côté de l’énonciation, elle n’est pas là pour verbaliser un concept, pour « mettre des mots » sur des idées, pour exprimer des informations, des sentiments, une vision du monde. Elle est là pour remplir un rôle presque organique. Le grand fantasme d’un écrivain, d’un vrai, ce serait de mettre le feu dans son écriture, de façon matérielle, réelle. Que, si le lecteur pose la main sur le texte, il doive la retirer parce que le texte brûlerait.

Moi : C’est du grand délire, là.

Lui : C’est un fantasme, oui, la pierre philosophale de la littérature. On s’en est épouvantablement éloigné mais ce que je vous dis avait du sens pour les peuples anciens. Un poème, un roman, la littérature, n’ont pas vocation à énoncer quoi que ce soit. Mais à créer. A faire exister un jardin qui n’a jamais existé. A y trouver de l’or, du feu, de l’eau claire. Tous ces gens qui s’expriment, qui évoquent leur vision du monde, ils regardent une réalité existante et ils la paraphrasent. Ils n’inventent rien. Je ne vois pas l’intérêt ni l’utilité. En revanche, un romancier, il porte son regard vers l’avant, il enfonce les mains dans son imaginaire et il ourdit un nouveau monde et de nouveaux territoires où l’on rencontre des renards gris le long d’une rivière bleue, ou l’inverse, et ces renards se roulent soudain dans la mousse, et des lanternes sont attachées aux arbres. Puis il se passe quelque chose du côté d’une crevasse. C’est autre chose.

Moi : Moi, je trouve que vous ne vous prenez pas pour de la merde !

Lui : Vous êtes libre de penser ce que vous voulez. Je n’ai pas de prétention, pourtant. Je fais mon boulot, mon boulot remplit une fonction. C’est tout. Le romancier a sa place dans une civilisation, comme le boulanger, le conducteur de trams ou l’enseignant. Ni plus, ni moins. Mais je revendique la valeur réelle de cette fonction qui n’a rien de bêtement décoratif. C’est bien plus crucial que cela. Comme l’érotisme.

Moi : Quel est le rapport ?

Lui : L’érotisme, comme la littérature, plonge ses racines dans l’imaginaire et s’adresse au corps. Sans passer par l’intelligence rationnelle. Tous deux ouvrent des territoires et font de nous des êtres humains.

Moi : Vous aimez quand même bien toujours un peu parler de cul, vous !

Lui : C’est vous qui avez commencé. Mais le cul, comme vous dites, c’est un très lumineux domaine de nos existences. Un de ces domaines qui nous veulent du bien, lorsqu’on s’en approche avec délicatesse, lenteur, bienveillance et curiosité.

Moi : Pourquoi vous croyez que les gens n’osent pas parler de ça, en général ?

Lui : Parce que ça bouillonne et que ça nous submerge, parce que c’est puissant, bouleversant. Les gens redoutent ce qui leur fait perdre leur stabilité. L’Eglise a longtemps condamné le sentiment amoureux parce qu’elle était la gardienne de l’ordre social et elle avait conscience du fait que, lorsqu’ils sont sous l’emprise de l’amour, les femmes et les hommes se moquent des lois humaines. L’érotisme, comme la littérature, s’adresse à des zones noirâtres et ardentes, turbulentes. A ce que Nietzsche appelle le fond des choses dans « La naissance de la tragédie » : ce magma brûlant, cet Eros et ce Thanatos qui se roulent des pelles. Les grandes tragédies d’Eschyle et de Sophocle, les poèmes d’Apollinaire et de Rimbaud, les pièces de Shakespeare, les romans de Stevenson, de Simenon, les toiles de Jérôme Bosch et du Greco, surgissent du fond des choses. C’est aussi lumineux que terrifiant. Le prince Hamlet qui rencontre le spectre de son père dans la pénombre et la brume, ça fout les jetons et c’est un grand moment de littérature, ça va chercher de la lumière très bas sous les mines de charbon.

Moi : On peut parler des ateliers d’écriture ?

Lui : Si vous voulez.

Moi : C’est ça que vous leur dites, aux gens qui viennent écrire avec vous ?

Lui : Je leur dis quoi ?

Moi : Que la littérature est libre, qu’il ne faut pas s’exprimer, et tout ça ?

Lui : Oui.

Moi : Et ça leur convient ? Ca leur plaît ?

Lui : Il faudrait que vous le leur demandiez. Certains éprouvent un peu de mal à « se quitter », à consentir cet écart, à prendre de la distance vis-à-vis d’eux-mêmes, à s’empêcher de livrer leurs propres états d’âme ou leurs propres souvenirs. Les gens tiennent à eux-mêmes ! Mais le contrat est clair, la proposition qui leur est faite est claire et, s’ils viennent travailler avec moi, c’est cette expérience-là qu’ils recherchent. Après, le reste, c’est une affaire de procédures.

Moi : Des procédures ?

Lui : Pour sauter le pas. Déconnecter le contrôle de la pensée pour se connecter à l’imaginaire et à ses ressources. Je les y aide, je suis là pour ça.

Moi : Et ça marche ?

Lui : Oui. Pour la plupart. C’est vraiment à cela que je veux arriver : à faire en sorte qu’ils puissent sentir tout ce que leur imaginaire comporte. C’est d’une richesse inouïe. Notre intelligence est un très bel instrument, d’une grande puissance. Mais notre imaginaire, quand on le sollicite, est beaucoup plus puissant, fructueux, fécond. Surprenant. Ce que j’adore, c’est quand un participant lit son texte et ouvre de vastes yeux en s’exclamant : « J’ai écrit ça, moi ?! »

Moi : Quand leur propre texte les étonne ?

Lui : Oui, exactement. De la même manière que, lorsque j’écris un roman, sans rien avoir prémédité, je me laisse étonner par lui, par ses surgissements. C’est délicieux.

Moi : Et ça ne les perturbe pas, de se lancer comme ça dans le vide ?

Lui : Ce qui est fondamental, dans un atelier d’écriture, c’est le sentiment de sécurité. Lorsque l’atelier commence et que j’en trace les lignes et les contours, je dis toujours aux personnes présentes qu’elles sont en sécurité. Jamais, absolument jamais, on ne se permettra de porter un jugement sur ce qui sera écrit. Je mesure très bien ce que l’écriture peut comporter d’inconfortable, d’ardu. Et cet effort de leur part ne peut s’épanouir que dans un climat de confiance et de sécurité absolue.

Moi : Il faut écrire dans la souffrance ?

Lui : Non ! Surtout pas ! Quelle horreur ! La sécurité, la bienveillance, et puis le plaisir. Ce n’est pas parce que l’écriture implique un effort que cet effort doit être violent, brutal, douloureux. Au secours ! Certains auteurs alimentent une sorte de culte morbide, évoquent l’angoisse de la page blanche… Quels cons ! Si l’écriture leur procure de l’angoisse, pourquoi persistent-ils à écrire ? Par masochisme ? On n’est pas sur Terre pour éprouver de l’angoisse, de la peur ni de la souffrance et l’écriture littéraire est un bonheur très pur. Un bonheur exigeant, mais lumineux.

Moi : Vous avez suivi une formation pour animer des ateliers ?

Lui : Oui, ça me semble indispensable. Un atelier d’écriture est un lieu délicat où se pratiquent des démarches délicates. On travaille avec des êtres humains, là ! On ne peut pas commettre d’erreur, s’y prendre avec légèreté. Il faut absolument bannir le jugement, l’autoritarisme, la conformité à la norme, la manipulation, et travailler avec bienveillance, respect, en offrant un cadre ferme qui sécurise les participants et permet à leur imaginaire de s’épanouir. C’est Eva Kavian qui m’a enseigné l’animation d’atelier. Je suis attaché depuis lors à son asbl, Aganippé.

Moi : D’accord. Maintenant j’ai envie de parler des mots.

Lui : De quels mots ?

Moi : De ceux que vous aimez, justement. On voit ça demain ?