Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (2ème jour)

Deuxième jour

 

Moi : On parlait de littérature ?

Lui : Il me semble, oui.

Moi : Des chevaux.

Lui : C’est une image.

Moi : Je vous sens contrarié.

Lui : Oui. Triste, aussi. Voir dans quelle ornière la littérature a versé, voir ce que trois ou quatre générations d’intellectuels en ont fait, ça me met en colère. D’une littérature haute, connectée, libre, ils ont fait un petit animal servile. Le roman est devenu captif de son auteur. Le lecteur aussi est captif, d’ailleurs, il n’est plus du tout libre de déployer sa lecture en liberté puisque l’auteur le somme de reconnaître, dans son texte, ce qu’il a cherché à dire. Dès que vous entendez un auteur prononcer quelque chose comme « ce que j’ai voulu dire dans mon roman » ou « j’ai voulu exprimer le phénomène de… » ou quoi que ce soit du même tonneau, on ne se trouve plus en littérature. Témoigner, exprimer, penser, refléter, vouloir dire, tous ces termes n’ont pas leur place en littérature.

Moi : Vous allez, comme tout le monde, casser du sucre sur le dos des intellectuels ?

Lui : Mais non ! J’en suis un, aussi. Mais pas quand j’écris un roman. J’estime et je respecte l’intelligence, très hautement, mais j’attends d’elle qu’elle s’applique à bon escient, au bon endroit. Qu’elle ne s’empare pas de tout, qu’elle ne prétende pas pouvoir tout régenter. Il existe des domaines qui lui échappent et doivent continuer à lui échapper. La littérature appartient au règne de l’obscur, de l’obscur fécond, aux ténèbres qui palpitent. Qu’un sociologue fasse de la sociologie, c’est précieux, c’est éclairant. Qu’il donne cours et écrive des traités de sociologie, des articles dans les journaux. C’est important. Mais qu’il ne vienne pas fourrer son nez en littérature pour écrire d’improbables romans sociologiques, soutenus par une intention et un propos. Ou alors, s’il le peut, qu’il abandonne sa défroque et sa compétence de sociologue et se comporte en auteur littéraire. Sartre était un philosophe, ses pièces de théâtre sont de la philosophie, pas de la littérature. Aussitôt qu’on entre en littérature, il faut tout oublier, il faut s’absenter de soi-même et de son intelligence pour ne s’en remettre qu’à son imaginaire. L’imaginaire, c’est un territoire étrange sur lequel on a peu de prise, une sorte de province extraterritoriale à l’intérieur de soi : il fourmille d’images, de sons, de constructions étonnantes, il déborde, et fomente ce qu’il veut. L’auteur canalise, travaille, fait émerger le texte qui s’est constitué dans son imaginaire, comme un embryon dans un utérus. Puis il le met au monde avec le plus de compétence et de respect possible, en intervenant le moins possible.

Moi : Mais c’est difficile, ça !

Lui : Pourquoi pensez-vous que la littérature soit devenue si rare ? L’époque est à la facilité. A l’ego et la facilité. Tout le monde, pour peu qu’il se sente capable d’aligner correctement quelques phrases, pense qu’il suffit de former une idée, de la développer, de l’instruire, pour élaborer un roman. C’est beaucoup plus exigeant que ça.

Moi : Plus difficile et plus facile, en même temps, puisque vous dites qu’il suffit de laisser faire le texte qui sort de l’imaginaire.

Lui : Je comprends ce que vous voulez dire. Mais, d’abord, se connecter à son imaginaire, se rendre capable de solliciter l’imaginaire et entretenir avec lui un dialogue fructueux, c’est une discipline, presque une ascèse. Ensuite l’écriture réclame de la compétence. C’est un énorme boulot. L’écriture littéraire n’a rien à voir avec l’expression des idées, des états d’âme, de souvenirs personnels, des névroses qui nous peuplent. C’est tout autre chose. L’écriture littéraire vise d’autres fins, recourt à un autre langage, s’appuie sur un autre vocabulaire, sur une autre syntaxe. C’est du travail.

Moi : Putain ! Vous y croyez, vous.

Lui : Je suis étonné que ça vous étonne. La littérature, ce n’est pas un gadget, pas un loisir. Je l’ai mise au milieu de ma vie, j’en ai fait mon métier parce que je l’ai considérée avec sérieux. Elle réclame de la pratique, du temps, du travail. Elle mérite mieux qu’un dimanche après-midi ou la première quinzaine de juillet. Mais l’époque est à la facilité, le bruit de fond est trompeur, qui laisse croire qu’on peut faire de la littérature en dilettante.

Moi : C’est nul, ce que vous dites.

Lui : Pourquoi ?

Moi : Je sais pas, je trouve ça nul. Ecrire des romans, c’est juste possible pour une élite, alors ?

Lui : C’est ridicule de parler d’une élite. Ecrire des romans est une activité comme une autre. Ni plus noble, ni meilleure, que de cuire du pain ou de conduire des trams ou d’enseigner le grec et le latin à vingt élèves. Mais chacun possède sa compétence et tout le monde ne peut pas écrire un roman, non. Ce serait un mensonge, une tromperie, de le prétendre. L’époque trompe son monde en soutenant une conception facile, erronée, appauvrie, de la littérature. En laissant penser que c’est à la portée de tout le monde. C’est faux. Exprimer des idées, oui, c’est facile, tout le monde finit par s’y mettre un jour ou l’autre. Mais l’écriture littéraire, ce travail qui consiste à faire surgir un roman libre et puissant, c’est autre chose. J’écris des romans mais ça ne fait pas de moi un être d’élite. Je suis incapable de cuire du pain, ou d’enseigner quoi que ce soit devant une classe d’élèves.

Moi : Et puis l’ego ?

Lui : Ah oui ! On vit un siècle où chacun veut laisser sa trace. C’est une grande affaire, visiblement. Alors plein de gens regardent du côté de l’écriture et se disent qu’ils disposent là d’un moyen facile de laisser une marque de leur passage sur Terre, une stèle qui leur survivra.

Moi : Pas vous ?

Lui : Non. Laisser une trace de mon passage sur Terre, je n’en ai très sincèrement rien à cirer. Je suis un mammifère, un animal des forêts, un genre de renard. Les humains sont les seules bestioles à vouloir qu’on se souvienne d’elles après leur mort. Les autres animaux font l’inverse : ils se camouflent, enterrent leurs déjections, tiennent beaucoup à rester inaperçus. Il en va de leur survie, souvent. Je me sens comme eux. Pas de bruit, pas de trace. Connaissez-vous le nom de l’architecte qui a bâti la basilique de Vézelay ou les pyramides d’Egypte ? Le nom du gars qui a dessiné les bisons de Lascaux, écrit la Chanson de Roland, composé la mélodie de « Bella ciao » ?

Moi : Mais enfin, vos romans sont votre trace.

Lui : Non.

Moi : Mais oui !

Lui : Mais non ! Je n’écris pas de romans pour parler de moi. Je n’écris pas des romans pour exprimer quoi que ce soit de ma petite existence. Mes romans sont affranchis, libres, séparés de moi. Ils existent en tant que tels. Ils possèdent leur propre centre de gravité.

Moi : Mais c’est quand même vous qui les avez écrits ! Ils tiennent de vous !

Lui : Le moins possible. Et à mon corps défendant. S’ils me ressemblent un peu, à l’occasion, c’est de la même façon qu’un enfant ressemble à ses parents. Sans faire exprès. Parce qu’il hérite d’un patrimoine chromosomique. Mes romans émergent de mon imaginaire, d’un imaginaire qui m’est propre et qui est alimenté par ce que j’ai reçu, vécu, par ce dont j’ai été imbibé. C’est inévitable. Mais je me refuse absolument à toute volonté d’un transfert. Moi, c’est moi. Mes romans, ce sont mes romans. Ils doivent vivre sans moi, séparés.

Moi : L’autofiction, alors, vous n’aimez pas ?

Lui : Chacun écrit ce qu’il veut, je n’ai rien à en dire. Aucun jugement à porter. Si ça fait du bien à quiconque d’écrire le récit de sa vie, qu’il le fasse. Il aurait tort de se priver d’une occasion de se faire plaisir. Mais cela n’a rien à voir avec la littérature.

Moi : Les librairies en sont pleines, pourtant.

Lui : Hé oui, voilà.

Moi : Au rayon « littérature ».

Lui : Hé oui… On est un peu dans la merde. Alors il faut résister. Faire son travail proprement. Faire exister la littérature dans ce qu’elle a de noble et de haut.

Moi : « Dans la merde » ? Vous voyez que vous portez un jugement !

Lui : Pas du tout. Je ne dis pas que ces textes sont de la merde, j’imagine qu’il doit en exister de très beaux. Je dis juste que, lorsqu’un auteur instrumentalise la littérature, lorsqu’il la met au service de ses idées, de ses intentions, lorsqu’il parle de lui dans un roman, il commet une forfaiture. Il lui fait subir – et nous fait subir – un préjudice très lourd. D’un cheval sauvage, il fait un cheval de ferme.

Moi : C’est utile, les chevaux de ferme.

Lui : La sociologie, la philosophie, l’histoire, le journalisme, c’est utile. La littérature, c’est autre chose. Je ne les oppose pas, je ne crée aucun jugement de valeur entre eux. Je dis juste que c’est autre chose et que ça ne remplit pas les mêmes fonctions.

Moi : On souffle un peu ?

Lui : D’accord. Puis je vous parlerai de l’histoire de la bouteille d’eau.