Xavier Deutsch : Bon flux, bon vent (1er jour)

Premier jour

 

Un petit mot de présentation s’impose. J’ai vingt-et-un ans, je suis étudiante en romanes, je suis amoureuse de littérature, je suis gourmande et curieuse de tout ce que la vie peut m’offrir.
J’aime lire des romans puis rencontrer des auteurs que je choisis selon mes goûts. Je rédige ainsi, petit à petit, une sorte de répertoire personnel rempli d’anecdotes et de confidences. C’est comme ça, juste pour moi.
Quand j’ai demandé à Xavier Deutsch s’il voulait bien que je le rencontre, il m’a parlé de la proposition que Kalame lui avait faite, cette carte blanche, et m’a demandé si ça m’intéresserait de réaliser cela ensemble.
J’ai accepté avec enthousiasme et vous allez découvrir ce que ça donne. On lit tant d’interviews complaisantes, tellement banales, et j’avais envie d’autre chose. Vous allez voir.
Je rencontre Xavier Deutsch chez lui, dans son bureau. Je suis très décidée.
J’enregistre, ça tourne.

 

 

Moi : Xavier Deutsch, bonjour.

Lui : Bonjour, Madame.

Moi : Vous êtes écrivain, et je vous ai choisi pour parler de toutes sortes de choses. Est-ce que vous aimez qu’on vous étonne ?

Lui : J’aime beaucoup, oui. Quelqu’un a dû vous le dire ? Mais pardonnez-moi de rectifier un mot. Je ne suis pas écrivain. Vous ne m’entendrez jamais dire de moi que je suis un écrivain. C’est un terme trop précieux, chargé d’une valeur trop grande : Flaubert est un écrivain, Simenon est un écrivain. Moi, je suis un romancier, je préfère. Terme technique. Je suis un type qui écrit des romans.

Moi : Si vous voulez. Mais je ne sais pas combien de pages je peux remplir alors on ne va pas chipoter sur chaque mot. Bon, je peux vous demander ce que je veux ? Première question : vous avez la réputation d’aimer les femmes ?

Lui : J’aime ma femme.

Moi : Et le sexe.

Lui : L’humanité se serait éteinte très vite si, dès ses premières générations, elle n’avait pas aimé le sexe. Ceci dit, je ne sais pas d’où vient cette réputation. J’éprouve une curiosité passionnée pour l’érotisme, pas pour le sexe.

Moi : C’est la même chose.

Lui : C’est presque le contraire. Le sexe, c’est un paramètre biologique, ça touche à la reproduction de l’espèce et je me sens peu concerné. L’érotisme, c’est une construction culturelle et cérébrale. Un jardin qu’on élabore selon ses préférences qu’on sent vibrer en soi, et qu’on explore sans fin.

Moi : Vous avez écrit des romans érotiques ?

Lui : Je n’aime pas cloisonner. L’érotisme a de la valeur à mes yeux quand il surgit de façon imprévue, que ce soit dans les livres ou dans la vie. J’ai peu de goût pour les romans ou pour les films qui annoncent d’emblée la couleur, où les scènes prévisibles s’enchaînent. Je ne vois pas le charme. En revanche je suis très sensible au fait que, dans un roman, dans un film, dans une péripétie ordinaire de la vie, un épisode érotique se présente, de façon inattendue, ça me ravit. C’est d’autant plus craquant que c’est inattendu. J’aime qu’on me surprenne.

Moi : Et donc, dans vos romans…

Lui : Oui, plus d’une fois.

Moi : Les romans, c’est comme la vie ?

Lui : Non non, pas du tout ! Vous avez du temps, là ?

Moi : J’ai tout mon temps.

Lui : Je ressens un décalage entre ce que j’entends dire de la littérature contemporaine (de la littérature francophone surtout) et la façon que j’ai, moi, de la considérer. Dans le fond, à plus d’un titre, j’ai le sentiment de ne pas être né à la bonne époque. Je suis un homme de la fin du XIXème siècle.

Moi : Vous ne faites pas votre âge !

Lui : Ce qui domine la littérature aujourd’hui, le centre de gravité autour duquel on la construit, c’est l’auteur. L’auteur qui s’exprime, qui se livre, qui instrumentalise le roman pour le mettre au service de ses idées. Vous avez un auteur qui élabore une pensée puis qui se dirige vers l’écriture romanesque en pliant son récit, son texte, à ce qu’il a décidé de lui faire dire. Le roman obéit à l’intention de l’auteur, l’auteur pilote, maîtrise, contrôle son projet romanesque. L’auteur s’exprime. La littérature est devenue une petite chose captive, servile et soumise. C’est à pleurer.

Moi : C’est votre image des chevaux ?

Lui : Exactement. La littérature est devenu un cheval de ferme. On y attelle une carriole, on y charge la pensée, l’intention de l’auteur, et le cheval est conduit auprès du lecteur. Il sert l’intention de l’auteur, il n’a aucune autre valeur que d’être mis au service de l’auteur. Instrumentalisée, domestiquée, asservie, la littérature a perdu tout ce qui faisait sa noblesse.

Moi : Sa noblesse ?

Lui : La littérature était un cheval sauvage, il galopait à travers les pampas. Il surgissait, tout casqué, de la cuisse de son auteur et l’auteur respectait ce fauve, il ne cherchait pas à lui imposer ses désirs ni sa volonté. La littérature s’en allait cracher des flammes sans qu’on puisse l’enfermer dans un corral ni lui passer une sangle sur le cou.

Moi : Bla bla bla.

Lui : Quoi ?

Moi : Ce sont des mots, des mots et des mots…

Lui : Les mots sont mon métier.

Moi : Mais vous devez vivre avec votre temps ! Si la littérature est devenue ce qu’elle est, c’est comme ça. Les gens ont envie qu’elle soit comme ça.

Lui : Vous parlez comme une petite vieille. Vivre avec son temps, ça ne veut rien dire. C’est une insulte à l’intelligence. L’époque, notre époque, est ce que nous en faisons.

Moi : Mais on ne peut pas revenir en arrière !

Lui : Qui vous parle de revenir en arrière ? On va de l’avant en se connectant à des valeurs anciennes, on progresse. Je trouve très gonflante cette façon de disqualifier le passé, d’écarter une hypothèse en s’exclamant : « Mais enfin, c’est le moyen âge ! Le retour à la bougie ! » Pour revenir à votre histoire, « les gens ont envie de ça », je m’en fous. Ecrire un roman selon ce qu’on pense que les gens désirent, c’est encore instrumentaliser la littérature, la soumettre au goût du jour. D’abord, « le goût du jour », on ne sait pas ce que ça veut dire. Ensuite il ne faut soumettre la littérature à aucune autre contrainte que les siennes. Laissez-la faire : pour peu qu’on s’y prenne par le bon angle, l’écriture littéraire est incroyablement tonique. Quand vous écrivez en déplaçant le centre de gravité, quand vous acceptez de vous défaire de vos intentions, quand vous renoncez à livrer quelque propos que ce soit dans un roman, quand vous consentez de vous mettre au service de votre roman plutôt que de le mettre à votre service, quand vous laissez la bride sur le cou de cette bestiole qui naît puis qui grandit et surgit de votre imaginaire, vous vous rendez compte à quel point le texte est libre, sauvage, déroutant. Littéraire.

Moi : C’est ce que vous essayez de faire, quand vous animez un atelier d’écriture ?

Lui : Oui, mais je vous en parlerai plus tard. Autrement on va faire de la soupe. Je continue, avec la littérature.

Moi : Minute !

Lui : Quoi ?

Moi : Demain…