Tout le monde devrait écrire



Description :
Un regard autre, encore, sur l’écriture :
"Comme beaucoup je pourrais aller jusqu’à soutenir que c’est l’écriture qui appelle, stimule et formalise ma pensée. Ecrire pour penser plutôt que penser pour écrire : étrange retournement des priorités dans les domaines didactiques, mais positionnement naturel, me semble-t-il, en littérature. Si l’on considère qu’une pensée sans forme n’est qu’une intuition à la limite de l’impalpable, une sorte de vapeur cérébrale, on conçoit aisément l’inéluctabilité de la verbalisation (…) Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réelement capable, l’épreuve de l’écriture me paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude : un bon moyen de savoir ce que l’on sait, et d’entrevoir ce que l’on ignore sur le mécanisme de son cerveau, sur son pouvoir de captation et d’interprétation des stimuli extérieurs (…) L’écriture acharnée qui force à réfléchir reste l’une des armes les plus solides contre la sauvagerie et l’impuissance. Chacun avec ses moyens propres peut facilement s’en emparer"
"Les moyens et la fin se conditionnent mutuellement dans l’écriture : style, vision du monde et tempérament sont les aperçus d’une même réalité, celle qui fait l’œuvre de l’écrivain (…) Après 20 ans d’écriture (ce qui est peu, finalement), je me demande quelle surprise j’attends encore de moi."
Un regard qui repose aussi la question de la création, de la Littérature :
"Sans sa large marge d’incertitude, la littérature ne pourrait pas prétendreà un autre statut qu’un article journalistique ou scientifique. L’auteur le plus calculateur, de la famille de Raymond Roussel ou de Georges Perec, par exemple, retrouvera toujours quelque chose de plus que ce qu’il a mis lucidement dans un livre (…) Je ne connais pas une seule esthétique qui repose sur autre chose que sur le tempérament. C’est lui qui conditionne en dernière analyse les différents ingrédients formels de l’art d’écrire – quand ce n’est pas le cas, on est en présence d’un exercice, fût-il de très haute école, beaucoup plus que d’une œuvre sourcée au cœur de la personnalité du créateur (…) La création, faut-il insister, ne se confond pas avec la production. Produire, je le pourrai toujours, ayant acquis depuis longtemps les automatismes d’écriture suffisants pour noircir du papier. Ce que j’appelle création, c’est le dynamisme de l’imagination, le pouvoir d’organisation du texte et la personnalité de la voix qui font naître un monde inimitable."
"Pourquoi avons-nous laissé passer le sens profond du texte ? La résistance qu’il nous a opposée, doit-on l’interpréter comme une déficience ou comme l’indice d’une subtilité cachée aux lecteurs impatients (...) Combien d’œuvres sont à double fond, si l’on peut dire ! Et on peut le dire de toutes les grandes œuvres, puisque leur sens immédiat n’épuise pas leur contenu (…) Tout ouvrage dont le sens peut se déployer dans le discours n’appartient pas à la littérature. En littérature, il n’y a pas deux façons différentes de dire la même chose : quand les mots changent, l’essentiel change (…) Le poème est un objet intouchable (…) Il y a parfois de la meilleure littérature dans des ouvrages de jardinage ou de cuisine que dans certains romans. La littérature n’est pas la fiction, mais l’imagination et le style."

Georges Picard aborde aussi la lecture avec un regard qui peut nous faire réfléchir nous animateurs d’AEs à l’écoute que nous proposons lors de la lecture des textes et des éventuels commentaires :
"Je défends l’idée que les lecteurs ont tout à gagner à aborder les livres sur le mode érotique, c’est à dire avec une pasion sincère et inspirée. La première lecture me semble d’autant plus prometteuse qu’elle se place sous le signe presque exculsif du plaisir non prévenu. Lecture naïve, libre, jouissive : la lecture, comment l’oublier, consacre la pénétration d’une intimité par une autre."
"L’aisance de la compréhension présentée comme qualité fondamentale porte en elle le virus de cette maladie contemporaine qui consiste à tirer les activités les plus substantielles vers le bas, à leur décerner le label « loisir » après les avoir grossièrement édulcorées (…) Si tout le monde a le droit théorique d’accéder à Rimbaud, à Proust ou à Joyce, rares sont les personnes, y compris peut-être parmi les intellectuels, qui s’adonnent à une lecture amoureuse de ces auteurs. Ce n’est pas en rendant ceux-ci plus « abordables » qu’on contournera le problème."
"La valeur d’un livre exige pour se révéler la bonne disposition du lecteur (…) qui, si elle est nécessaire, ne débouche pas forcément sur l’approbation ou le plaisir. Mais en faire l’économie fausse la qualité du jugement."
Bref, à lire !
Réjane
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