Pour une critique pharmacologique de la lecture numérique

Pour une critique pharmacologique de la lecture numérique


un article d’Alain Giffard : http://alaingiffard.blogs.com/
 
Lecture classique et lecture numérique
La lecture numérique peut-elle se substituer à la lecture classique – j’entends ici la lecture du texte imprimé, telle qu’on l’apprend à l’école ? 
Le reflux de la culture écrite classique n’est pas une conséquence du numérique, mais il forme bien le cadre dans lequel se développe le numérique.
Dans le cas de la lecture, ce reflux s’exprime sous deux formes : la diminution de la pratique de lecture, et l’affaiblissement du savoir-lire. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer que reflux quantitatif et qualitatif de la lecture ne s’alimentent pas réciproquement.
L’enquête sur les pratiques culturelles des Français acte ainsi le recul de la lecture du livre imprimé et du journal. L’étude d’Olivier Donnat propose un modèle du rapport à la culture et aux médias. Elle observe le monopole d’une “culture d’écran” (télévision, vidéo, téléphone, ordinateur) dans les milieux socio-culturels défavorisés, et de l’autre côté, un “cumul des modes d’accès” où le livre reste présent. Cette époque de transition culturelle que nous connaissons se caractérise donc par une polarisation des modes d’accès entre groupes sociaux, mais aussi par une fragmentation au sein de chaque groupe, le livre perdant son rôle de référence unifiante pour l’accès à la culture et à la citoyenneté.
D’autre part, d’après les tests de la journée de préparation à la défense, seuls 65% des jeunes ne connaissent vraiment aucune difficulté de lecture. Les enquêtes de l’INSEE et de l’OCDE (PISA) sont concordantes. La baisse parallèle du nombre de lecteurs de livres et des performances de lecture s’observe dans de nombreux pays et touche toutes les générations.
On comprend mieux ainsi l’importance de la question de la lecture numérique. Deux scénarios semblent alors imaginables : l’un optimiste, où la lecture numérique compense la diminution de la lecture classique parce qu’elle peut la remplacer, l’autre où la lecture numérique se développe comme un compartiment d’une culture de l’écran distincte, voire opposée à la lecture de l’écrit.
 Il n’existe aucun travail sérieux permettant de pondérer l’évolution quantitative de la lecture, dans son ensemble, intégrant donc le passage au numérique. Mais le point clé est évidemment de savoir si la lecture numérique peut prendre la place de la lecture classique : remplit-elle tous les éléments du cahier des charges cognitif et culturel de la lecture classique, et sinon, comment les deux lectures peuvent-elles cohabiter et composer ?
Tel est l’enjeu de la substitution de la lecture numérique à la lecture classique.

Un bilan de la lecture numérique

Depuis l’essai « Des lectures industrielles » paru dans Pour en finir avec la mécroissance , je m’efforce de proposer un bilan de la lecture numérique, nécessairement provisoire et qui suppose d’être actualisé régulièrement. En effet, il ne consiste pas seulement en un constat de l’évolution des techniques, ou un enregistrement des pratiques. Il doit intégrer les avancées scientifiques dans la connaissance de la lecture numérique et de la lecture en général – or, elles sont considérables en ce début du XXI ème siècle- et prendre en compte le débat philosophique sur ces questions.

La lecture numérique, donc, existe, en tant que pratique culturelle, mais elle ne remplit pas les conditions nécessaires d’une lecture générique parce qu’elle n’arrive pas à intégrer la lecture approfondie, attentive, associée à la réflexion.

Dans l’histoire de la lecture par ordinateur, on peut distinguer deux grandes périodes. Avant le web, la lecture à l’écran ne vise qu’à contrôler des fonctions de traitement informatique ; l’accès au texte lui même n’est qu’un moyen, pas une finalité. Le web crée une nouvelle situation de lecture, grâce à la diffusion élargie d’une nouvelle catégorie d’écrits : les écrits numériques. On peut alors parler de lecture numérique. Mais si celle-ci existe, en tant que pratique dans un environnement technique donné, sa technologie spécifique est une technologie par défaut. 

L’acte de lecture numérique, comme les psychologues vont le démontrer, s’avère compliqué et ardu parce qu’il se heurte à de nombreux obstacles : visibilité médiocre du texte sur écran, faiblesses de la typographie et de la mise en page, absence d’intégration du dispositif de lecture. D’où une difficulté fondamentalement opérationnelle qui se traduit par des interruptions répétées du fil de lecture. Cette difficulté est précisément l’effet de l’absence de technologie de lecture, elle-même distincte de la technologie de l’écrit numérique. Une technologie de lecture peut être de deux types : purement “intérieure”, transmise par l’enseignement et actualisée par l’exercice, ou bien, extériorisée et confiée à un système technique plus ou moins ad hoc. Bien que le programme d’une machine à lire ait été posé dès Memex, le dispositif imaginé par Vannevar Bush, un tel équipement, matériel et logiciel, reste toujours à réaliser dans le cadre du numérique. Pas plus ne s’est développée une technologie proprement humaine de la lecture numérique, intériorisée à la suite d’une formation et d’un entraînement. 

Le deuxième point de ce bilan est le suivant : il existe un risque de convergence dans la lecture numérique entre le degré d’exécution de l’acte de lecture, le type d’attention mobilisée, et le type de lecture.

On constate une certaine confusion entre les différents degrés d’exécution de la lecture, et plus précisément entre la pré-lecture et la lecture. Dans la lecture classique, lorsque le lecteur ouvre un livre imprimé, toute une série de questions ont déjà été résolues : le livre contient bien le texte qu’il avait décidé de lire, disponible dans son unicité et son intégralité, lisible par quelqu’un comme lui… Cette situation nous semble naturelle, mais l’histoire de la lecture connaît cependant de nombreuses situations où l’écart entre le texte ou le médium et le lecteur est tel qu’il interdit cette entrée quasi directe et nécessite une préparation. Cette préparation à la lecture ou pré-lecture ( praelectio ) n’a de sens évidemment que si elle est suivie d’une lecture. La recherche d’informations ou la navigation initiale correspondant au survol préalable du web peuvent être qualifiées de pré-lecture numérique. Il s’agit pour le lecteur de repérer, collecter et recueillir, dans toutes les réponses à une recherche – ce qui suppose aussi l’interprétation des différents types de liens – , les contenus susceptibles de l’intéresser et de produire un texte propre à lire. Le lecteur qui n’a pas ces compétences simule cette opération de préparation, et, ne sachant pas pourquoi il a produit tel texte à lire, peut tout aussi bien penser qu’il en a réalisé la lecture, confondant ainsi pré-lecture et lecture, navigation et lecture numérique. 

En ce qui concerne l’attention, Katherine Hayles a évoqué l’hyper-attention, une sorte d’attention multi-tâches qui serait caractéristique des jeunes générations. Il est assez raisonnable de reconnaître que l’environnement de la lecture numérique est peu favorable à une attention approfondie et même qu’il multiplie à l’envie les occasions de se déconcentrer. En revanche, plutôt que de poser qu’un style cognitif générationnel correspondrait, par une coïncidence heureuse ou non, aux caractéristiques du texte numérique, il me paraît plus juste de dire que ce médium requiert la capacité à articuler différentes vitesses de lecture, par exemple à associer le survol rapide du web et l’exploration méthodique de certains liens hypertextuels. Il nécessite aussi de réduire la surcharge opératoire afin de dépasser la simple scrutation pour aller vers une lecture plus soutenue.

Comment la lecture numérique se combine-t-elle avec l’attention ? Les pédiatres, les psychiatres et les neurologues proposent différentes approches. Les associations de pédiatres émettent de fortes recommandations :“pas de TV jusqu’à 3 ans, pas de console de jeux personnelle avant 6 ans, internet accompagné à partir de 9 ans”. Les psychiatres, eux, distinguent l’hyperactivité du syndrome de déficience de l’attention – pouvant conduire à l’opposition – qui concernerait jusqu’à 4 % des jeunes (majoritairement des garçons). Quant aux psychologues et neurologues, ils ont mis en évidence des problèmes d’attention dans le cadre de la lecture numérique autour de la notion de “surcharge cognitive”. Ils désignent ainsi la situation d’un sujet qui, dans le cadre d’une opération principale à réaliser (ici la lecture), rencontre une série de questions – nécessitant de prendre des décisions dont dépendent d’autres opérations – tellement nombreuses qu’elles encombrent et parasitent la tâche principale. La surcharge cognitive est opérationnelle ; elle est liée à l’attention et distincte de la surcharge informationnelle. On peut distinguer trois cas de surcharge cognitive, liés aux problèmes de visibilité, de lisibilité, d’association de la lecture et de la réflexion. Les obstacles de visibilité (éclairage, taille des caractères) sont ceux qu’examine traditionnellement la typographie. La surcharge cognitive pesant sur la lisibilité se situe dans le temps et dans l’espace. La prise en compte des hyperliens à l’intérieur des textes et des sites est un bon exemple de surcharge cognitive dans le temps. Tout en lisant, le cerveau doit considérer l’intérêt éventuel des hyperliens et prendre la décision de les activer (ou pas). La surcharge cognitive dans l’espace s’illustre plutôt par la contrainte d’intégration de l’environnement multimédia et multitâches.

La question de l’association de la lecture et de la réflexion rejoint celle du type de lecture effectivement pratiquée dans la lecture numérique. L’art de lire de José de Moraïs nous suggère qu’il ne faudrait pas confondre lecture et compréhension. Mais savoir si la lecture menée de telle ou telle manière, prépare et encourage ou non la réflexion, reste néanmoins la question centrale. Et l’on constate qu’il est difficile, dans le cadre de la lecture numérique, d’aller au-delà d’une lecture d’information vers une lecture d’étude. Si la lecture ne se confond pas avec la réflexion, elle est bien le premier exercice qui prépare au second. Dans notre culture, la lecture n’est pas simplement un acte ; elle est aussi un exercice et même le principal exercice pour maîtriser son attention. Or cette maîtrise de l’attention est inséparable de l’association des deux activités : lecture et réflexion.

  

Industries de lecture et lectures industrielles

 

Un tel bilan de la lecture numérique pointe évidemment certains risques qui sont largement commentés, en particulier celui de voir se croiser la nouveauté d’une pratique encore peu solide sur le plan de la technique et de la méthode avec la baisse, en général, des compétences en matière de lecture : une lecture sans savoir lire en quelque sorte.

Mais le livre de Nicholas Carr   a permis d’élargir le regard qui pouvait être porté sur ce bilan de la lecture numérique, en relançant plusieurs interrogations : pourquoi l’absence d’une technologie de lecture numérique ? pourquoi ces problèmes d’attention ?

 A ce stade, il faut introduire la notion d’espace des "lectures industrielles"   , qui se manifeste d’abord comme l’émergence d’une industrie de lecture dont Google est le meilleur exemple.  Les industries de lecture se situent au croisement des industries de l’information (informatique, télécommunications...), des industries culturelles (les “contenus”) et des industries du marketing. Elles comprennent plusieurs secteurs d’activité : la production de moyens de lecture (logiciels, navigateurs et moteurs de recherche), la production d’actes et de textes de lecture, et enfin la commercialisation des lectures et des lecteurs, secteur fondamental puisque c’est sur lui que repose le modèle économique. Si les industries de l’accès (les télécoms, par exemple) se situent hors de la chaîne du livre, se distinguant ainsi clairement des industries culturelles classique, les industries de lecture sont fondamentalement différentes des éditeurs : au lieu de se situer dans le sens de la "chaîne du livre", elles partent du lecteur. Plutôt qu’industries du livre, elles sont des industries de la lecture.

 L’autre caractéristique des espaces de lectures industrielles, c’est le face-à-face des industries de lecture avec le public des lecteurs numériques du fait de l’abstention de la puissance publique ou culturelle. C’est une nouveauté considérable dans l’histoire de la lecture, puisque jamais la formation à la lecture n’avait été abandonnée au seul marché. 

Ce face-à-face caractéristique permet de comprendre la situation de la lecture numérique. Si elle reste une technologie par défaut, c’est précisément parce que la commercialisation des lectures et des lecteurs est radicalement contradictoire avec cette tradition plus ou moins ancienne selon laquelle la lecture, et précisément la lecture comme exercice, est de l’ordre du personnel, du confidentiel. Pourquoi Google serait-il intéressé par un dispositif où la lecture redeviendrait privée, secrète, invisible et donc non commercialisable ? Remarquons aussi que les robots de lecture ne savent pas lire ! Larry Page le reconnaît lui-même, le système repose industriellement sur la rectification des erreurs dues à l’automatisation par l’utilisateur final. Autrement dit, à l’inlassable mais défectueuse lecture du robot doit correspondre une interminable rectification du lecteur, qui est donc supposé doté d’une grande compétence et d’une grande responsabilité.

 

La logique de l’attention

 

Les industries de lecture sont donc des industries de captation de l’attention.

L’économie de l’attention est un concept utilisé par certains économistes, à la suite d’Herbert Simon, pour rendre compte des relations entre information et attention. Pour atteindre son destinataire, l’information consomme une ressource : l’attention ; l’économie de l’attention est la valorisation de cette ressource. Elle s’appuie sur le modèle du marché à deux versants selon lequel des producteurs de biens ou de services interagissent avec deux groupes d’acteurs différents. C’est le cas, dans certains pays, des agences immobilières qui font payer leurs services à la fois aux vendeurs et aux acheteurs de biens immobiliers. Cette économie de l’attention est apparue de manière embryonnaire au XIXe siècle avec les journaux, qui s’adressaient d’un côté à un public de lecteurs (premier versant), de l’autre aux publicitaires (deuxième versant). L’économie des médias est donc un marché à deux versants, tandis que celle de l’édition reste une économie culturelle classique (achat d’un produit en échange d’une somme d’argent). Avec l’économie de l’attention, le passage entre les deux versants est industrialisé, et c’est précisément dans ce passage que les industries de l’économie de l’attention fonctionnent en tant qu’industries de lecture, selon le modèle de l’économie de plateforme. Elles peuvent ainsi proposer des publicités plus ciblées et personnalisées. Leurs moteurs d’industrialisation – et donc leurs machines de lecture en tant que telles – se situent au coeur de la plate-forme, là où l’activité circule d’un versant à l’autre. Ce qui était artisanal dans la presse est devenu un processus industriel.

Citons un exemple étonnant d’économie de l’attention : la numérisation des archives de Life sur Google Books donne accès à tous les numéros du magazine avec des sommaires, des liens hypertextuels et de la publicité contextuelle dans la marge. Or ces pages contiennent de la publicité en marge des pages de publicité des anciens numéros de Life , donc pour des produits qui n’existent plus ! Autrement dit, le marketing mort vient alimenter le marketing vivant… Prenons un autre exemple : les moteurs de recommandation font l’objet d’une vive compétition industrielle, pour laquelle des budgets énormes sont engagés. Les moteurs de recommandation signalent que “les acheteurs de tel livre ont aussi acheté tel autre livre” (mais ce pourrait être aussi bien telle destination touristique, ou tel objet de la vie quotidienne : l’avenir du livre comme produit d’appel pour la consommation est en marche). On se situe ici dans les “eaux tièdes” du numérique : il ne faut pas que les lecteurs aient l’impression d’être manipulés, ni dépassés intellectuellement par les recommandations qui sont donc travaillées pour être mieux acceptées. Avec le moteur de recherche, le moteur de recommandation est la technologie caractéristique de l’économie de l’attention. 

Finalement les industries de lecture ne visent pas à faciliter la lecture, mais plutôt à la détourner vers autre chose, à la transformer en “hits”, en points d’accroche de la publicité. Le travail de l’économie de plateforme consiste précisément en cette transformation de la lecture humaine en lecture industrielle. Or la lecture industrielle est une non-lecture : le rapprochement entre une adresse informatique et un environnement de signes à un moment donné.

Ce type de dispositifs ne connaît pas la personne comme lecteur ni le contenu comme texte. “Is there a text in this industry ?” est la question qui sous-tend la captation de l’attention par les industries de lecture. 

 

Lecture et réflexion

 

L’extrait qui suit provient d’un texte admirable de Proust, qui tient lieu d’introduction au livre Sésame et les lys de John Ruskin :

Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte de demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l’effort de notre coeur, mais comme une chose matérielle déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d’esprit.

Cette introduction est un véritable traité de la lecture. Selon Proust, il ne faut pas confondre la lecture et la vie de l’esprit, ne pas mélanger l’opération préparatoire et l’étape suivante qui constitue sa véritable finalité. Ce texte reprend une notion traditionnelle dans la philosophie de la lecture : l’association de la lecture et de la réflexion (“lectio” et “meditatio”), introduite par Augustin. Au lieu de prendre la lecture pour la réflexion (ou la méditation), Proust la considère comme une activité préparatoire à la réflexion, un art des commencements. Dans son livre, Proust et le calamar, Maryanne Wolf rappelle que les conceptions contemporaines des neurologues rejoignent sur ce point la philosophie de la lecture.

Évidemment, l’association entre lecture et méditation est au centre de la pratique de la lecture comme technique de soi. Mais toutes les formes de lecture d’étude – y compris celles qui se limitent aux premiers degrés d’interprétation – font appel à l’association entre lecture et réflexion. Il existe évidemment d’autres formes de lecture, comme une certaine lecture d’information, d’ailleurs critiquée par Proust ; mais elles n’ont pas la même portée.

 Or c’est précisément cette association que la lecture numérique rend difficile. Dans la perspective de la lecture classique, l’école transmet le type de concentration permettant d’associer lecture et réflexion, normalement intégrée à la méthode d’enseignement de la lecture et de la littérature. En revanche, dans le cas de la lecture numérique, les mêmes obstacles qui perturbent la visibilité et la lisibilité, et contrarient l’attention, s’opposent à l’association de la lecture et de la réflexion. 

 

Pour une critique pharmacologique

 

La lecture numérique soulève donc un certain nombre de difficultés d’ordre culturel et cognitif. Du point de vue du lecteur, la logique de l’attention est centrale puisqu’elle relie les questions de lisibilité et de réflexion. Mais il faut aller au-delà de ce constat pour développer une “pharmacologie” – terme que nous utilisons à Ars Industrialis* – de la lecture numérique autour de l’attention. Autrement dit, il faut construire une critique pharmacologique de la technique de lecture numérique.

Certaines analyses relient la surcharge cognitive à un effet de distraction, soit à un défaut de concentration ou d’attention soutenue. Cette notion de distraction, passage d’un monde de représentations à un autre, est au cœur du débat sur la relation des enfants et des jeunes avec le numérique. Concernant la lecture numérique, on doit se demander s’il suffit d’opposer attention et distraction, en insistant sur la difficulté des lecteurs à se concentrer et sur les risques de distraction au cours de la lecture. La situation devrait plutôt être pensée comme un conflit entre l’attention orientée texte (celle qui suit le fil de la lecture) et l’attention orientée média (celle qui doit résoudre une série de questions posées par le média). La puissance du livre imprimé classique – en tant que média – réside précisément dans sa capacité à se faire oublier, permettant au lecteur de se concentrer sur le texte. Nous devons travailler pour essayer de comprendre les mécanismes de cette concurrence entre attentions, sans écarter de manière péremptoire l’attention orientée média, en dépit du fait qu’elle soit aujourd’hui nettement défectueuse. 

Dans son livre La distinction , Pierre Bourdieu définissait trois types de rapports à l’art et à la culture : celui des prolétaires (hors de la norme, inacceptable pour la société dominante), celui de la bourgeoisie ou de la grande bourgeoisie (accès direct à l’oeuvre, et fréquentation familière de l’oeuvre) et celui de la petite bourgeoisie (toujours autour de l’oeuvre). En suivant Bourdieu, on pourrait voir le petit bourgeois non pas comme un homme de livre, mais comme un homme de catalogue, un amateur du “péri” (ce qui est autour) et du “méta” (ce qui est au-dessus). Le lecteur numérique fait le grand écart entre deux positions : il a un accès technique direct aux oeuvres grâce à la numérisation mais se comporte comme un petit bourgeois du point de vue des réseaux sociaux, de la place et du plaisir pris au décryptage du medium. Il faut éviter la confusion entre déficit cognitif et attention aux médias, et ne pas attribuer au seul numérique et aux industries de lecture certains des traits les plus fondamentaux de notre société.

On observe une continuité manifeste entre l’économie de l’attention, les technologies de lecture numérique, la psychologie de la lecture (le conflit entre les deux attentions) et le contenu culturel de la lecture. En résumé, l’absence d’une technologie de lecture numérique intégrée et les difficultés d’ordre technique de la lecture numérique (avec le poids de l’attention orientée média) s’expliquent par l’orientation centrale de l’économie de l’attention, qui vise à nous détourner du cours régulier de notre lecture pour nous réorienter vers la publicité et n’est pas intéressée à nous proposer une technologie intégrée de lecture. 

 Inversement, il n’y a pas de déterminisme. Si la lecture numérique est dépendante d’une technologie par défaut et que celle-ci est un produit de ce type d’industrialisation, il suffit de modifier l’industrialisation pour permettre d’autres manières de lire avec d’autres technologies. La lecture numérique n’est ni inconcevable, ni condamnée. Au contraire, tous les éléments pour un vrai design de la lecture numérique sont réunis ; c’est le contexte industriel qui fait défaut. L’objectif de cette critique pharmacologique de l’attention n’est pas simplement théorique. La prise de conscience sur les questions de lecture s’est accélérée.

Pour accompagner cette période de transition appelée “conversion numérique” par Milad Doueihi, nous devons proposer dans les années qui viennent une sorte d’art de la lecture numérique qui s’appuiera sur une pharmacologie de l’attention. Celle-ci consisterait d’abord à conserver la lecture classique comme lecture de référence (en partant du principe que la lecture numérique ne peut pas se substituer à la lecture classique), ensuite à réintroduire la notion d’exercice dans la lecture numérique (le lecteur n’est pas tant qu’une suite d’actes de lecture, qu’une mémoire des textes et de l’art de lire), enfin à considérer le contenu de l’attention orientée média, qui entre en concurrence avec l’attention orientée texte, provoquant ce que certains comprennent comme un phénomène de distraction, et qui ne concerne plus seulement les jeunes mais tous les lecteurs numériques. Il faut veiller à ne pas confondre l’hyperactivité, l’hyperattention et une attention certes défectueuse mais nécessaire à la lecture. De même, il ne faut pas confondre le lecteur qui est contraint et l’industrie de lecture qui contraint.

C’est pourquoi j’associe étroitement la critique de la lecture numérique, les humanités numériques et l’humanisme numérique, c’est-à-dire la conception de la lecture comme technique de soi.

 

Articles et ouvrages cités :

(ordre de citation dans l’article)  

Olivier Donnat , Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, enquête 2008 , La Découverte, Ministère de la Culture et de la Communication, 2009.

Vannevar Bush, http://www.theatlantic.com/magazine... As we may think , july 1945, Atlantic Magazine

Katherine Hayles, Hyper and deep attention : the generational divide in cognitive modes

José de Moraïs , L’Art de lire , 1999, Odile Jacob

Nicholas Carr , The Shallows : What the Internet is Doing to Our Brains, Norton, 2010.

Herbert Simon , Designing Organizations for an Information-Rich World , in Martin Greenberger, Computers, Communication, and the Public Interest , Baltimore, MD : The Johns Hopkins Press, 1971

Pierre Bourdieu , La Distinction. Critique sociale du jugement . Les Editions de Minuit, 1979

John Ruskin , Sésame et les Lys , traduction, préface et notes de Marcel Proust, Payot & Rivages, 2011.

Maryanne Wolf , Proust and the squid : the story and science of the reading brain . Harper Collins, 2007

Milad Doueihi , La Grande Conversion Numérique . Points, Le Seuil, 2011

 

Références personnelles :

(suivant les parties de l’article)

Lecture classique et lecture numérique

Lecture numérique et culture écrite

initialement publié sur le site Skolè

Un bilan de la lecture numérique

"Des lectures industrielles" dans "Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars Industrialis ", avec Bernard Stiegler et Christian Fauré, Flammarion, 2009

La logique de l’attention

Les industries de lecture et la logique de l’attention (vidéo)

Lecture et conflit des attentions (vidéo)

Industries de lecture et lectures industrielles

Critique de la lecture numérique :The Shallows de Nicholas Carr, in Bulletin des Bibliothèques de France BBF n°5, 2011

Pour une critique pharmacologique

L’industrialisation du lecteur , p 342-355, in Médium 32-33, "Copie, modes d’emploi", 2012