Pierre Guyotat : “Quand j’écris, j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille”

Pierre Guyotat : “Quand j’écris, j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille”


Grand entretien | Obscènes, illisibles… Ses récits ont suscité bien des polémiques. Dans le rude et beau "Arrière-fond", qui paraît le 18 mars, Pierre Guyotat évoque son apprentissage de l’écriture et de la sexualité, à 15 ans.
Propos recueillis par Nathalie Crom - Télérama n° 3138

pierre-guyotat-quand-j-ecris-j-ai-toute-la-langue-francaise-avec-moi-dans-l-oreille,M34343.jpg Léa Crespi pour Télérama

Longtemps, son nom a été synonyme d’avant-garde, d’expérimentation formelle – jusqu’à l’hermétisme, a-t-on pu dire. Synonyme aussi d’engagement politique à gauche, d’esprit de rébellion. Synonyme encore d’obscénité et de violence outrancière, ont estimé certains. Voilà désormais cinquante ans que Pierre Guyotat (né en 1940) écrit et publie – Sur un cheval et Ashby sont parus au début des années 1960 –, et occupe, dans le paysage littéraire contemporain, une place à part. Depuis précisément 1967 et la parution de Tombeau pour cinq cent mille soldats, long poème cru et violent, nourri de son expérience de la guerre d’Algérie. Ont suivi notamment Eden, Eden, Eden (1970), puis Prostitution (1975) , Progéniture (2000)..., ouvrages que Guyotat appelle textes « en langue », infiniment plus proches, dans l’esprit et la forme, du poème ou du chant, de la parole incarnée – « verbe, parole prophétique » , dit-il – que du récit tel qu’on le définit communément. A côté d’eux, d’autres textes que Guyotat qualifie de « normatifs » , de forme plus classique, tels Coma (2006) ou Formation (2007). Arrière-fond , à paraître le 18 mars, relève des deux catégories. Livre âpre et beau, déstabilisant, sur l’adolescence et les apprentissages étroitement liés de la sexualité et de l’écriture (1).

Vous écrivez, dans la préface à Arrière-fond, avoir voulu concentrer vos « forces de mémoire, d’empathie et de poésie » sur l’année de vos 15 ans. Est-ce à dire qu’ Arrière-fond et Formation, qui l’a précédé, relèvent de l’autobiographie ?
Tout ce que je fais est généralement autobiographique. Qu’il s’agisse de mes textes les plus cruels, noirs, ceux que j’appelle les textes « en langue », ou des textes normatifs. Celui-ci, Arrière-fond, est entre les deux, à la fois relevant de l’écriture normative, et influencé par les textes en langue. J’ai ces deux parts en moi. Même les figures les plus délétères que l’on peut croiser dans mes livres, c’est moi – c’est une partie de moi-même, pas forcément de ma vie réelle, bien entendu, et heureusement, mais quelque chose qui a à voir avec mon désir, ou mon espérance, ou ma pitié, ou mon goût pour la féerie... Quant au terme « autobiographie », que signifie-t-il ? Les Confessions de Rousseau, celles de saint Augustin surtout, sont-elles des autobiographies ? On n’y apprend pas énormément de choses sur leur vie. Le texte est ailleurs. L’autobiographie, c’est la biographie de l’individu écrite de l’intérieur. C’est le courant intérieur de la vie, le flux. Plutôt que de parler d’autobiographie, je dirais de Formation et Arrière-fond qu’ils sont une sorte de résurrection, de mise au jour du flux intérieur d’un individu. Ce flux qui nous fait vivre, qui rencontre sans cesse d’autres flux – et ainsi naissent les relations, les amitiés, les inimitiés. C’est un flux parmi d’autres. Les textes autobiographiques intéressants sont ceux qui rendent compte de l’incertitude, du mouvement, de l’infini, de ce qu’est la matière même de la vie : quelque chose de lourd, de brutal par moments, d’interpénétrant. C’est pour cela aussi que le texte est toujours en mode interrogatif. Parce qu’on n’est sûr de rien. Le mode interrogatif est le mode premier de la poésie, de l’éloquence. Le mode premier de tout ce que je fais, depuis longtemps.

En mode interrogatif, et au présent de l’indicatif...
Dès Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), le présent s’est imposé. Parce que c’est le présent de l’acte d’écrire. L’imparfait met une distance entre ce qui est écrit et celui qui lit. Avec le présent, il n’y a plus d’obstacle. Après Tombeau , j’ai avancé vers des textes relevant presque du théâtre, où des figures se parlent les unes aux autres, et le présent s’est imposé plus encore. Je sais que cela frappe les lecteurs car le présent est intrusif, il viole la distance qu’on cherche à mettre parfois entre soi et ce qu’on lit. Mais je veux cela : qu’on soit en même temps que moi dans le flux.

“L’hallucination est mon état naturel,
mais il s’agit d’une hallucination
que je contrôle”

Comment travaillez-vous ?
J’ai toujours plusieurs textes en cours, auxquels je travaille chaque jour. Par moments, un de ces textes prend le dessus sur les autres. Arrière-fond, je l’ai dicté, à mains nues en quelque sorte, en tenant simplement, quelquefois, les feuillets de la séance précédente, pour des questions de raccords. Je n’ai absolument rien devant moi, rien que la vue sur mes souliers, sur le parquet de la pièce où je me tiens, avec la personne qui écoute et tape. Et je suis absolument dans la scène que je raconte. C’est le côté magnifique de la création, de la fiction. Pour cela, il faut de l’imagination, sans doute un don, et beaucoup d’expérience. Quand on possède cela, il suffit de laisser la fiction vous dicter ce qu’elle a à dire. Vous êtes dans un lieu imaginaire que vous voyez avec une grande précision. Vous vous mouvez dans cet espace et, très vite, vous savez ce que vous avez à faire. Je n’ai pas d’interlocuteur, pas de répondant – un peu comme en psychanalyse –, et je suis obligé de bouger dans cet espace avec les figures que j’ai amenées. Je fais comme cela depuis toujours : j’ai un espace, je le remplis. Je sais sortir du lieu où je suis pour me mettre dans le lieu où je veux être. Et là, je laisse les choses se faire, la fiction agir. Il faut une certaine forme d’hallucination, c’est vrai. De l’inspiration, une exaltation momentanée. C’est en cela que la production d’un art comme celui-là confine un peu à la folie. Mais à quoi bon faire de l’art si c’est pour éviter cette jonction-là. L’hallucination est mon état naturel, mais il s’agit d’une hallucination que je contrôle.

Avez-vous le sentiment de vous inscrire dans l’histoire de la langue française ? Est-ce important pour vous ?
Cette inscription, c’était mon projet dès l’adolescence, et je m’y suis toujours tenu. Au début, lorsque j’avais 16, 17 ans, j’ai beaucoup écrit de poésie, mais c’était de l’imitation, et je ne m’en rendais compte que lorsque je passais au poème suivant. A l’époque, j’étais influencé notamment par la Bible, bientôt aussi par les romantiques allemands, surtout le personnage de Faust, qui continue de m’être proche. Tombeau pour cinq cent mille soldats a certes constitué une rupture – par la disparition progressive, au fil du livre, de la scène psychologique ordinaire, au profit d’un espace nouveau –, mais il est faux de dire que j’ai inventé, à partir de ce moment, une langue à moi. En réalité, dans mon langage, pour les nécessités de la fiction, je révèle à la langue toutes ses possibilités. Lesquelles préexistent et sont soit enfouies, soit peu exploitées.

“La mélodie, c’est le gage de
l’immortalité pour un auteur”

Vous y pensez, lorsque vous écrivez ?
Quand j’écris, j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille. Simplement, j’essaie d’être au plus près de la parole. On ne prononce pas tout, dans la parole, ni toutes les lettres, ni toutes les syllabes. C’est une affaire très minutieuse, pas du tout sauvage, qui prend en compte toute la langue, son histoire, ses confins, les autres langues avec lesquelles elle a été en contact, ses diverses accentuations. J’ai trouvé ainsi, dans la langue française, des choses qui y étaient déjà, intégrées en profondeur, attachées à la mélodie de cette langue. Le caractère mélodique, c’est ce qui manque le plus souvent. Moi, je suis très hanté par la mélodie de la langue française et, en tant que lecteur, je vais vers les auteurs chez qui je la trouve. La mélodie, c’est le gage de l’immortalité pour un auteur.

Arrière-fond expose, de façon souvent âpre et crue, votre découverte, à 15 ans, d’un rapport très étroit entre la langue et le corps, la sexualité. Il est question aussi de religion chrétienne et d’un rapport père-fils difficile...
C’est le livre de la transformation qui s’est opérée à ce moment-là, au cours de ce mois étonnant de l’été de mes 15 ans, au nord de l’Angleterre, dont je suis ressorti différent. Un mois au cours duquel j’ai été libre, loin des miens, loin des douceurs et des pesanteurs familiales. Mon père ne m’a pas aidé durant l’adolescence. Du père, un enfant attend une force d’être, de reconnaissance, d’appoint. Je ne l’ai pas eue. Aujourd’hui encore, j’ai la nostalgie non de l’enfance, mais de ce père absent. Je l’admirais, mais il m’a laissé seul. Ou plutôt combattu. Mais je n’étais que le quatrième de ses six enfants, et ma mère allait vers sa mort, et je ne le savais pas.

D’où l’importance du dialogue avec Dieu : il est l’interlocuteur idéal. Muet. Sans visage. Il parle par la nature, par l’art, les animaux... Ce n’est pas une question de foi, plutôt l’idée qu’il est nécessaire d’avoir une instance suprême – notre conscience érigée en divinité, en Dieu. L’idée que nous ne sommes pas limités à ce que nous voyons, à ce sur quoi nous marchons, qu’il existe quelque chose de plus vaste que nous. On peut tout à fait ne pas croire et être néanmoins en prière. La partie « en langue » de mon œuvre est beaucoup plus chrétienne qu’on ne le croit.

“Dans la vie réelle, je suis plutôt résolument
du côté du bien, non du mal. Mais à quoi bon faire
de l’art, si c’est pour reproduire la réalité ?”

On a plutôt reproché à vos textes leur obscénité. Cela dès Tombeau , et plus encore Eden, Eden, Eden , censuré pour pornographie en 1970...
Le bordel, qui est mon lieu, mon élément naturel dans les textes depuis longtemps, est un espace que je me suis créé pour que le langage y soit le plus libre possible, la langue la plus inventive, la plus interrogative, la plus drôle possible. Ce n’est pas délétère, c’est un jeu avec le sordide, avec l’esclavagisme, la soumission, mais c’est un jeu avant tout. Dans la vie réelle, je suis plutôt résolument du côté du bien, non du mal. Mais à quoi bon faire de l’art, si c’est pour reproduire la réalité ? Lorsqu’il s’agit d’art, il faut peut-être faire le contraire, non ? La grande littérature n’a jamais été du côté du bien. Les plus grands textes, la Bible, les tragiques ou Shakespeare, ont à voir avec la monstruosité. On pourrait aussi parler des monstres de Balzac, à échelle humaine, ceux-là – Balzac est celui qui a fait descendre le monstre dans les couches sociales modestes de la société.

Quel est, selon vous, le thème central de votre œuvre ?
Le désir, certainement. Pas du tout dirigé vers une sexualité particulière, à savoir l’« homosexualité », comme on le croit souvent. D’ailleurs, Arrière-fond le montre bien : l’adolescent a une sexualité double, tournée vers les deux sexes. Si j’ai choisi de mettre en scène des corps mâles et asservis, dans le bordel d’ Eden, Eden, Eden et par la suite – avec aussi beaucoup de « femelles », et un achèvement « hétérosexuel » –, c’est parce que je voulais faire œuvre neuve, proposer une figuration nouvelle, or la femme est déjà tellement esclavagisée... Les scènes de mâle à mâle sont apparues comme très crues, et cette crudité a placé dans l’ombre tout le reste : la langue, la rupture avec la fiction et la psychologie traditionnelles, les échos bibliques...

Elle n’a pas masqué la dimension politique très forte de votre œuvre. Demeurez-vous très attentif au monde ? Avez-vous des indignations ?
J’ai d’abord des convictions, essentiellement morales. J’ai également le sens de l’Etat. J’appartiens à une famille qui a beaucoup donné pour la France, donc pour le monde, notamment au sein de la Résistance, lors de l’Occupation. Je fais partie aussi d’une génération qui a été confrontée directement à la question de l’Etat : sa déliquescence lors de la guerre d’Algérie – où j’ai vécu dans ma chair, en tant que soldat et prisonnier, l’affrontement du droit et de la force –, sa reconstruction par la suite, sous l’action de De Gaulle. Enfin, le pouvoir m’intéresse, en tant que « fictionneur ».

Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est le caractère pitoyable du débat politique en France, réduit généralement à une juxtaposition d’injures et de mensonges. C’est aussi l’archaïque personnalisation du pouvoir. Quand on relit les procès-verbaux des premières séances de l’Assemblée en 1789, on est saisi par la qualité des débats, l’importance des lois qui ont été élaborées alors – sans violence encore, à ce moment-là. J’ai la nostalgie de ces premiers temps de la démocratie, quand les individus découvraient qu’ils pouvaient parler, débattre, décider ensemble. La démocratie n’était pas alors une juxtaposition de positions arrêtées.

Avec une telle histoire derrière nous, nous pourrions nous permettre de réfléchir à un au-delà de la démocratie parlementaire, dont le spectacle souvent ferait rougir ceux qui sont privés de liberté de par le monde : trouver d’autres formes d’organisation du pouvoir, redonner la parole aux gens, pour les réintéresser à leurs aspirations et à celles des autres. La pensée n’est pas réservée aux intellectuels et aux idéologues. Les phrases et les conversations les plus importantes de ma vie, celles qui m’ont le plus influencé, qui m’ont fait changer, je ne les ai pas lues dans des livres, mais entendues lors de rencontres avec des personnes dites ordinaires.

Qui sont-ils, ces idéologues que vous n’aimez pas ?
Les idéologues, ce sont ceux qui ne font pas de phrases interrogatives. Ceux dont le discours se plie à la logique de brièveté, de simplification extrême et d’infantilisation des médias. La télévision, surtout, suscite des arguments simplistes, doublés d’un recours systématique aux clichés. J’entendais par exemple récemment, lors de la vague de froid de janvier, des journalistes évoquer la présence de neige en termes de « manteau blanc ». C’est infantile et stupide. C’est comme s’il fallait masquer le réel mesurable par une formule, pour mieux éloigner la chose. En primaire déjà, autrefois, on nous mettait en garde contre ce genre de cliché.

Prenez la question de l’immigration. Il serait simple que les politiques nous expliquent en quoi l’immigration serait aujourd’hui une gêne ou un péril pour la France. Avec près de mille ans d’histoire derrière nous, notre culture, notre langue, de quoi avons-nous peur ? Quand on sait que chaque expulsion est un drame... Que vingt mille personnes expulsées, ce sont vingt mille drames humains... Je suis conscient des réalités de l’Etat, mais je demande juste que l’on m’explique en quoi il y a danger. Qu’on nous donne des chiffres précis, des analyses objectives. L’accueil est, il me semble, la grande question morale aujourd’hui. Que chacun vit, à l’échelle individuelle. Et que doit gérer aussi l’Etat, censé protéger – c’est une loi vieille comme les Capétiens. Quand l’Etat expulse, il perd sa raison d’être.

(1) La plupart de ses livres sont parus chez Gallimard et disponibles en poche chez Folio. Explications vient d’être réédité chez Léo Scheer, où est paru aussi en 2005 Pierre Guyotat. Essai biographique, de Catherine Brun.