Pierre Blondel, architecte : un acte d’architecture-écriture de l’espace et de soi ?

"Pierre blondel, peut-on parler d’un acte d’architecture comme on parle d’un acte d’écriture et donc un acte de soi, un geste créateur où l’on mise tout, y compris soi-même ? N’avez-vous pas d’ailleurs intitulé l’une de vos conférences : « Construire (d’)écrire » ? Et en écrivant des nouvelles à partir de votre travail d’architecte, n’est-ce pas là geste d’écriture, de soi-même en quelque sorte ?
J’ai toujours aimé écrire. En préparant le concours pour le Musée de la littérature, rue de la Paille, j’avais illustré chacun des locaux par une petite nouvelle d’une page. Pour la salle pédagogique, une petite fille venait de l’Athénée Robert Catteau, intriguée par ce bâtiment. Pour l’auditoire, un écrivain habitant dans les Ardennes venait à Bruxelles, pour une lecture publique. Une manière donc d’expliquer le projet en faisant appel à des notions avec lesquelles nous ne sommes pas habitués à travailler en architecture : les mouvements, les lumières, les odeurs (le bois ciré de l’auditoire), les bruits et le passage du temps, le vieillissement. Et, au verso des grands panneaux de présentation du concours, j’avais écrit une nouvelle d’anticipation, qui se déroulait en 2025, où des promoteurs voulant faire un gigantesque môle centré sur la culture se proposaient de démolir le bâtiment mais en gardant, par exemple, des objets déviés, comme des presse-papiers avec la tête, par exemple, d’Émile Verhaeren ! Une manière de dire que le côté commercial du Sablon risquait d’envahir la ville en favorisant une culture de masse et de consommation !

Avez-vous gagné le concours ?
Oui, on l’a gagné ! On est allé très loin jusqu’au moment où, en 2010, le chantier commence et les économies publiques l’ont emporté. Projet arrêté. Mais le pli de l’écriture était pris et certains projets, car écrire prend énormément de temps, sont accompagnés de nouvelles.

Pour Léopold Village, notamment, place Jean Rey/rue Juste Lipse (hôtel de 150 chambres, 108 logements et commerces) !
Oui, et aussi car c’était un projet immense pour moi et je me demandais comment y parvenir. On me disait que je n’arriverais jamais à construire à cette hauteur-là, pour des raisons techniques (au-dessus du tunnel) et aussi parce qu’à cette hauteur, on voit le centre d’un ministère européen. Finalement, je suis arrivé à le faire. Pour la nouvelle, c’est une sorte de terroriste vert qui débarque, prend une chambre dans l’hôtel, escalade les lettres HOTEL qui sont en façade afin d’arriver sur le toit, où se trouve un sans-abri qui habite dans la cabine de l’ascenseur. C’est donc la rencontre de ces deux personnages.

L’écriture vous a-t-elle aidé ?
Oui, en essayant de comprendre pourquoi j’écrivais. C’est certainement la question de la description, mais aussi celle de la légèreté car le milieu de la construction est extrêmement lourd, techniquement et juridiquement. Certains projets prennent quinze ans ! Manière aussi d’accélérer le temps. Les personnages vivent dans le bâtiment même si on ne le construit pas. Je pense également que j’essaye de régler par l’écriture des choses que je n’arrive pas à régler avec l’architecture…

Vos nouvelles sont-elles publiées ?
Oui, un recueil est paru à Liège en 2011, par les bons soins de Pierre Hebbelinck, avec plusieurs nouvelles. Notamment sur le projet de la rue du Berger, rue très particulière, fort étroite et avec une ambiance très particulière. Aussi une longue nouvelle sur le projet L., rue d’Aerschot, avec la question de la prostitution.

Un autre texte a particulièrement attiré mon attention : Guerre Sainte (à télécharger sur votre site). Qu’avez-vous voulu dire au juste ?
Oui, texte pamphlétaire celui-là, où je me suis emporté sur la Commission royale des Monuments et Sites ! Nous avions gagné un concours pour rénover une partie de la Cité Moderne à Berchem-Saint-Agathe, bâtiment de Victor Bourgeois. C’est très mal construit, notamment les toits plats qui percent, malgré les couches de roofing et la structure en bois surélevée, mais il est classé, façades… et toitures ! Et toitures, car dans la Commission, ils ont l’habitude de rénover des bâtiments anciens. Nous proposons de rénover en isolant le béton par l’extérieur. La commission prétendait que Victor Bourgeois avait inventé le béton isolant. Mais non, le béton n’est pas isolant ! Allez voir dans quel état cela se trouve. Voilà le problème, avec des dépenses exorbitantes de chauffage pour les habitants. Je me bats et je refuse d’accepter ! Cela fait quinze ans que ça bloque ! Maintenant, on a eu le permis et le chantier est en cours.

Par ailleurs, vous arrivez à écrire un roman ?
À partir de deux autres projets, une salle de boxe à Ixelles et une moquée à Liège pour la communauté turque. C’est devenu un roman qui coordonnerait les deux, avec la question de la religion aussi. Roman de 250 pages, qui m’a pris plus de trois ans, mais qui n’est pas publié. Comme cela a mal tourné avec le projet de la mosquée, je pense que si je n’avais eu le roman, comme forme de consolation, je me serais attaché à la grille du chantier pour protester du sort qui est fait au bâtiment.

Ne retrouve-t-on pas une sorte de rythme d’écriture dans vos réalisations architecturales où vous semblez privilégier l’alternance entre des volumes s’emboîtant les uns dans les autres en rompant la linéarité ? Par exemple, avec des terrasses en surplomb mais pas au même endroit à chaque étage, et le tout renforcé par un jeu sur les couleurs et le blanc qui eux-mêmes créent un mouvement de lumière ? Est-ce une manière de rendre plus vivants et plus lumineux nos lieux de vie ?
Lorsque vous travaillez sur du logement, une des difficultés est la succession d’espaces semblables de vie et donc de savoir quelle place est laissée à l’individu ? Doit-on favoriser la masse des logements confondus dans une espèce d’anonymat ou bien doit-on personnaliser l’habitat avec le risque de cacophonie ? Il faut trouver un équilibre. Pour le logement social, qui représente les trois-quarts de notre activité, comme rue du Berger, le fondement de notre travail est de donner un sentiment d’habiter dans un lieu plaisant avec des qualités d’habitat, de beaux espaces pour tous les logements.

Propos recueillis par Robert Alexander"

http://www.academieroyale.be/mailingDetail/mHFc0frzeOntb2128zqplD32166231z33Cje2166302zhdh3i1678ze3gei