Lire est le propre de ... ?

Voici un extrait de ce manifeste : " Livre Libre Lecteur Electeur" par Claude Ponti

 C’est moi qui ai gravé la première marque sur une omoplate de cerf. C’était mon premier cerf tué. Je ne pensais pas qu’il sortirait de cette humble marque un livre numérique des millénaires plus tard. J’avais l’esprit visionnaire, mais je m’étais arrêté au rouleau de papyrus.

  Pourquoi ai-je gravé une marque sur cet os ? Parce que c’était mon premier cerf, et que je voulais m’en souvenir et pouvoir raconter ma chasse plus tard. Ensuite, à chaque nouveau cerf tué, une nouvelle marque et, à chaque nouvelle marque, une nouvelle histoire de chasse. J’étais le meilleur chasseur et, comme je racontais souvent mes chasses le soir avant le coucher, nos enfants devinrent à leur tour les meilleurs chasseurs des contrées.

  Ma femme a fait de même, sur une omoplate, une marque pour une bonne futaie de cueillette, une autre marque pour une bonne terre de récolte. Pour être tout à fait franc, je crois me souvenir que j’ai copié/collé son idée dans ma tête.

  Il faut comprendre, c’était une époque merveilleuse, mais floue. Il y avait des hommes tigres et des femmes panthères. L’esprit des eaux se mêlait de tout, le feu était sauvage, le cru et le cuit non distincts, le décret du droit opposable au logement non publié et le soleil pouvait s’éteindre en un clin d’oeil. (Je vous parle d’un temps que les moins de cent trente mille ans ne peuvent pas connaître.)

  Entre autres, nous avions des doutes profonds sur le fait que nous étions humains, et que nous le resterions. A quoi bon être de grands chasseurs-cueilleurs-siesteurs si nos enfants devenaient des phacochères ou des bisons futés ? Nous avions déjà des certitudes déstabilisantes sur nos ascendants proches et irrémédiablement darwiniens. On peut facilement cacher ou nier, voir manger ses ancêtres, mais il est impossible de supprimer sa descendance. Le risque de ne plus être en tant qu’espèce est plus grave que de ne plus savoir qui on est, humain ou phacochère.

  Ce qu’avait découvert ma femme, c’était que, lorsqu’elle se souvenait d’une bonne futaie de cueillette grâce à une marque sur une omoplate, et qu’elle la racontait aux enfants, elle racontait en même temps mille autres choses. Comment aller à la futaie, comment s’équiper pour y aller, quels vêtements porter, quels outils utiliser, quelles ruses employer, quelles offrandes faire, quels remerciements prodiguer. Et, bien sûr, comment conserver, traiter, préparer les fruits de la cueillette, etc. Elle a compris que c’était ce qui faisait que nos enfants ne devenaient pas des phacochères. Car les phacochères ne cueillent pas les fruits comme les humains. Ils ne s’intéressent qu’aux fruits poussés dans la terre qu’ils fouillent avec leur nez rose à grosses narines ridicules. Et si leurs enfants deviennent des phacochères, c’est parce qu’ils font comme leurs parents qui se comportent en phacochères. La ceinture est ceinturée.

  C’est là une chose fondamentale, les humains sont des humains parce qu’ils se comportent en humains, et leurs enfants sont humains pour cette raison que, justement, leurs parents se comportent en humains. Voilà une pensée qui a l’air d’un truisme en forme de lapalissade tautologique. Mais qu’on y songe un peu. C’est un abîme. Et il tient parfois à peu de choses que nous n’en soyons une autre.

  Par conséquent, ma femme inventa l’écriture et, par là même, la lecture. Quand on donne du feu, on ne perd rien et on donne tout. Il en est ainsi de l’écriture et de la lecture. Forts de cette idée, nous parcourûmes le monde et les siècles. Les stèles des six textes fondamentaux de la Chine des Han, le calendrier maya, le Code d’Hammurabi, les sagas royales islandaises, le Cantique des cantiques, l’obélisque de la place de la Concorde, c’est nous, ma horde familiale et moi.

 Parce que nous avons inventé l’os et la pierre gravée, le galet d’argile couvert d’empreintes cunéiformes et séché, le papyrus, la xylogravure, le parchemin, le vélin, le palimpseste, le rouleau, le papier, le livre, le caractère mobile, le traitement de texte, la tablette et le livre numériques et la suite, parce qu’un jour, à l’aube du matin de l’humanité naissante, nous avons gravé une omoplate de renne...

  Aujourd’hui, ne parlons-nous pas toujours de Salomon ou de Lao-Tseu ? Et n’en tirons-nous pas de la sagesse pour notre propre vie ? De l’esprit de décision ? Ne lisons-nous pas les fables d’Esope réécrites par La Fontaine, et passées par des versions persanes, arabes ou turques pour nous venir d’Inde ? N’en tirons-nous pas, depuis des milliers d’années, de quoi comprendre, choisir et agir par notre pensée personnelle, individuellement commune et culturelle, mais libre ?

  Nasr Eddin Hodja cherche ailleurs ce qu’il a perdu ici, parce que ailleurs seulement il y a de la lumière. Et ici, nous aussi, depuis des siècles, nous trouvons dans la lumière de ses aventures une sagesse qui nous délivre de toutes les tyrannies sociales, politiques, religieuses et philosophiques. Parce que nous lisons.

  Permettez-moi d’insister : nous sommes libres de savoir, de comprendre, de choisir et d’agir. Parce que nous savons lire et que nous lisons.

  Nous sommes des êtres de culture ET de choix. Parce que nous savons lire et que nous lisons. Rien ne garantit que nous fassions les bons choix, mais comme nous lisons, nous choisissons, nous décidons. Et ni vous ni moi ne sommes des phacochères.

Je vous invite à vous rendre sur www.lirelire.org  ; vous pourrez y télécharger le manifeste complet en format PDF ou en commander gratuitement (limité à 2 exemplaires).

N’hésitez pas à diffuser largement !

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