Lettre ouverte d’Agatha Christie aux lecteurs du Club des Masques

Mars 1932
Dans mon enfance, j’étais poète. Je lisais beaucoup de romans policiers, mais je n’avais pas du tout l’idée d’en écrire. Mes auteurs favoris étaient Conan Doyle et Gaboriau. Les aventure de Sherlock Holmes et de M. Lecoq m’enthousiasmaient, mais mon amour pour la musique dominait ma vie et j’étais bien loin de me douter que je me lancerais un jour dans la littérature. Â l’âge de 13 ans, je vins à Paris pour perfectionner mes études de piano et de chant. La vie de cette ville m’enchantait. Je parlais bien le français, mais j’éprouvais de très grandes difficultés à l’écrire. L’orthographe était ma bête noire. Je dois avouer qu’elle l’est encore. Mon rêve était de chanter à l’Opéra, mais ma voix était trop grêle pour une si vaste salle, et du reste je n’ai jamais pu vaincre une timidité nerveuse qui m’ôtait tous mes moyens dès que je paraissais en public. Je n’insistai pas. Je me mis alors à écrire des histoires très tristes sur les malheureux, et des histoires de fantômes. Mes amis m’encourageaient, me prédisant une balle carrière littéraire, mais évidemment je ne vendais pas un seul de mes contes. Pendant la guerre, je discutais un jour avec une de mes amies des difficultés que présentent la conception et la réalisation d’un roman policier. J’eus tout à coup l’intuition et la certitude que je pourrais en écrire un, tenir le lecteur en haleine en lui donnant tous les éléments du problème, égarer ses soupçons, pour ne lui livrer le coupable qu’à la fin. C’est pour tenir cette gageure que j’écrivis La mystérieuse Affaire de Styles. Je trouvai aussitôt un éditeur et depuis lors je suis restée fidèle au roman policier. Depuis, j’ai publié quinze romans et j’ai beaucoup de projets en train. C’est très captivant d’écrire un roman policier. C’est aussi ingénieux et compliqué que de construire un puzzle. Tout doit s’enchaîner logiquement. Tout doit cadrer. Je vais vous dévoiler en deux mots le secret de fabrication : vous choisissez votre coupable, et vous mettant dans sa peau, vous décidez des moyens qui vous permettent le mieux de masquer sa culpabilité. Ensuite, ayant fait votre plan, vous recommencez votre exposé par le commencement en vous plaçant du point de vue du spectateur. Essayez, et vous verrez comme c’est simple. Dans l’ensemble de mon œuvre, j’ai été fidèle à Hercule Poirot, mon petit détective belge. Mais de temps en temps j’éprouve le besoin de me débarrasser de sa personnalité trop marquante et d’écrire un roman où il n’intervient pas. Son ordre, sa méthode, sa vanité et son irritante habitude d’avoir toujours raison me fatiguent parfois et je ressens la nécessité de lui faire une infidélité. Cette petite incartade me repose du roman policier classique dont il est le type vivant. Le métier d’auteur de romans policiers n’est pas fastidieux. Je le trouve même très agréable puisqu’il me laisse la liberté de voyager pendant six mois par an. Mon mari est archéologue et nous passons ensemble des heures si agréables dans les pays du Levant ! Pour travailler, il suffit au romancier d’un peu de papier, d’une machine à écrire et tout l’univers est ouvert devant lui.

( Agatha Christie, Duchesse de la mort, Editions du Masque. Image : Wikipédia )