Les nouvelles interfaces… d’écriture.

Source : http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2013/05/17/les-nouvelles-interfaces-decriture/

Ecrire, cernés par les algorithmes

Et puis, les appareils mobiles et tactiles ont virtualisé le clavier. Le changement semblait anodin. Le clavier était toujours là. Son toucher, sa dudactibilité étaient certes différents, mais le clavier paraissait le même, son skeuomorphisme en tout cas nous l’a fait croire, et pourtant, ils sont en passe de rendre le clavier "inessentiel" . A l’heure des commandes vocales et tactiles, pourrons-nous encore demain saisir du texte ?, s’inquiète avec raison le chercheur Olivier Ertzscheid.

text_20100817.jpgMais peut-être que le changement est plus insidieux encore. Peu à peu... nous nous sommes rendu compte que le clavier tactile était finalement bien différent du clavier réel. Désormais, il anticipe votre frappe, comme le fait Google Instant quand vous commencez à chercher quelque chose sur Google. Notre écriture est augmentée de logiciels qui calculent, qui pensent plus vite que nous. Désormais, l’écran nous fait des propositions de mots, de corrections avant même qu’on les ait inscrites, changeant notre façon même d’écrire. D’un coup, il suffit de taper les premières lettres, pour que le mot auquel on pense s’affiche, et de le valider via un rapide coup de pouce sur la barre espace. Ce geste (qui transforme la fonction de la barre espace) peut paraître compliqué de prime abord mais il sait devenir très naturel avec un peu d’habitude. D’un coup, voilà qu’on gagne quelques secondes sur l’écriture, voilà qui permet à la pensée de se fluidifier ou au contraire d’être contrainte par les propositions des logiciels et des algorithmes. Car tout n’est pas toujours fluide. Si le logiciel est mal conçu, l’utilisateur bataille alors pour inscrire ses mots(comme c’est le cas sur mon Kindle, quand je tente d’annoter un texte et que les propositions correctives sont mal adaptées, notamment par la piètre prise en compte des caractères accentués). Comme le remarquait Christian Fauré qui dans un billet racontait son passage au clavier tactile , le risque, bien sûr, est de devenir dépendant non plus d’un clavier, mais d’un programme et donc d’un appareil, d’une marque d’appareil (et de devenir incapable d’écrire avec d’autres types d’appareils qui n’implanteraient pas cette fonctionnalité).

Comme l’explique le designer Geoffrey Dorne, en évoquant l’incroyable application Flesky , capable de corriger vos erreurs même quand elles semblent incompréhensibles, le futur du clavier viendra des algorithmes . Et nous y sommes déjà.

Qu’on ne s’y trompe pas, des tentatives de réinvention du clavier, il y en a déjà eu beaucoup (sans attendre le numérique) et il y en aura encore beaucoup ( Slice par exemple qu’évoquait récemment Geoffrey Dorne , mais on pourrait également mettre ici les claviers type bepo , organisés en fonction des fréquences de proximité des lettres dans la langue pour laquelle ils sont conçus, comme le rappelle l’ergonome Raphaël Yharrassarry pour Atlantico ). Mais ce n’est pas de cela dont il est question|Click to Continue > by CouponDropDown ici. Les claviers logiciels n’ont pas tant pour but de transformer l’organisation des touches (à laquelle vous devez vous adapter), que de transformer votre manière même d’écrire en devinant ce dont vous avez besoin (afficher les chiffres et seulement eux quand vous tapez des nombres), en rectifiant vos erreurs (corriger des mots incompréhensibles parce vos doigts se sont décalés sur d’autres touches...), en anticipant sur ce que vous allez répondre (en proposant des mots voire des groupes de mots adaptés à ce que vous alliez dire). Et à mesure que ces logiciels vont apprendre de vous, ils connaîtront vos habitudes d’écriture et seront toujours mieux à même de vous proposer ce que vous pensiez...

Ce qu’inventent le clavier de l’iPad et des tablettes, l’application Flesky ou Minuum c’est un changement matériel par une transformation logicielle.

Rien n’empêche d’ailleurs que notre clavier traditionnel s’augmente de ces nouvelles fonctionnalités - on aimerait bien d’ailleurs  :-o . La suggestion, l’autocomplétion, la correction lors de la frappe vont venir profondément renouveler notre manière d’écrire. Quelles influences vont-elles avoir sur ce qu’on écrit, sur la manière dont on écrit ?

Google a récemment déposé un brevet lui permettant de proposer une fonctionnalité pour surveiller nos documents, rapporte Numerama . Vivrons-nous demain dans un monde où certaines combinaisons de phrases seront interdites ? Où nos outils nous empêcheront de plagier des auteurs simplement parce qu’ils auront reconnu une phrase d’un écrit sous droit, tout comme YouTube censure déjà audio et vidéo via son système ContentID ? Est-ce que cela libérera de nouvelles façons d’écrire, contraints d’inventer des associations de mots inédites parce que nos moteurs logiciels ne les auront pas encore rencontrées ? Ou au contraire, est-ce que finalement, cela nous dispensera d’écrire en compilant nos tics et maladresses d’écriture par devers nous ?

De la page à la base de données

Il n’y a pas que le clavier qui se transforme, le traitement de texte, la page, qui paraissaient immuables, sont également en train de changer, souligne avec raison François Bon .

A part s’être ouverts à la collaboration en réseau, nos logiciels de traitement de texte ont peu évolué depuis leur naissance. Certains se sont augmentés de capacités de gestion de projets, comme Scrivener qui permet de structurer et d’organiser des documents complexes. Imaginés pour passer du scénario au texte, pour organiser l’information complexe, imitant l’organisation des blogs, ces logiciels de traitements de textes se sont transformés en base de données. De nombreux outils sont désormais disponibles, comme Evernote ou Notational Velocity ou encore Ulysses III (aka Daedalus Touch ) pour lequel s’enthousiasme François Bon.

L’idée de ces systèmes, inspirés des Post-its, est de permettre d’indexer facilement et à volonté chaque fragment de textes pour pouvoir les trier et réorganiser d’une manière plus naturelle. Le document, la page ne sont plus le coeur de l’organisation du texte. C’est désormais le fragment, la base de données rédactionnelle qu’on assemble et structure comme bon vous semble. Le carnet de notes de l’écrivain n’est plus construit d’une manière chronologique, mais se décompose et se recompose à la volée, d’une façon modulaire, permettant de réorganiser les passages, de bifer, raturer, rassembler, désunir...

Le livre est une base de données , disions-nous il y a quelques années. C’est désormais au tour de l’écriture de le devenir. Assurément, nos blogs nous y avaient préparés, ils ont inscrit en nous cette façon de pensée modulaire et agrégative qui nous mènent du brouillon au texte et nous permettent de nous passer de la feuille, des pages, du support, pour embrasser l’arborescence de nos idées, en dresser la carte mentale et dynamique.

Alors, prêts à changer ?

Si ces questions vous intéressent, je vous invite à vous reporter à la catégorie "Ecrire" du blog de Jean-Christophe Courte qui fourmille de tests et de recommandations sur ces nouveaux outils.