« Les auteurs, on s’en fout » : le mépris des éditeurs pour les écrivains de premier roman

Magnifique de poésie naturaliste, ce livre, au-delà des mésaventures de cet enfant hybride, nous invite à découvrir la beauté immense du grand-nord canadien. Et la plume de Kathleen Winter n’a pas son pareil pour nous en faire partager les charmes.
Mais quelque chose m’a ennuyé dans la lecture de son livre, que j’ai lu dans sa version française. Pour l’essentiel, le texte est écrit au présent. Je l’aurais, de loin, préféré au passé. Pour quelle raison Kathleen Winter avait-elle choisi ce qui m’apparaissait littéralement comme un contretemps ? Je comptais bien le lui demander.
Sous un chapiteau dressé sur le parvis de la mairie, les écrivains, ce samedi soir, avaient rendez-vous avec leurs lecteurs.
Apercevant Kathleen Winter au stand Christian Bourgois, je m’approchais et lui tendais aussitôt mon exemplaire en lui disant tout le plaisir que m’avait procuré la lecture de son roman, à la réserve près de l’usage du présent que je ne comprenais pas.

Incrédulité puis larmes
Interloquée, la romancière marqua d’abord son incrédulité. Une amie présente, pensant qu’elle n’avait peut-être pas saisi, lui répéta alors ma remarque. Non, pas de doute, Kathleen Winter l’avait bien comprise, mais elle n’en voyait pas le sens, puisqu’elle avait écrit son livre au passé.
« I hate the present », lança-t-elle, avant d’ajouter qu’elle ne lisait pas les livres au présent, qu’elle les jetait (« I throw them away »), et que son récit aurait perdu une grande partie de sa force, relaté à tout autre temps qu’au passé.
Je lui montrai le livre. En découvrant qu’à n’importe quelle page que j’ouvrais au hasard, les verbes étaient au présent, Kathleen Winter tressaillit, se décomposa, balbutia quelques paroles confuses, avant de fondre en larmes..

Confusion sur le stand
Son indignation gagna bientôt un auditoire qui s’était approché du stand de dédicace. Dans la confusion, une personne présente, probablement chargée d’aider à l’organisation du Festival, me pressa de cesser de poursuivre cet échange avec l’auteure. Kathleen Winter prit alors ma défense en me manifestant sa gratitude pour lui avoir ainsi ouvert les yeux, une amie lui offrant en retour des mouchoirs pour effacer les traces de son mascara, que ma « révélation » avait ruiné.
Je lui demandais qui était son traducteur. « Il est au Québec », se borna-t-elle à me répondre – ce qui laisse à tout le moins supposer que son éditeur en France n’a pas été à l’origine de ce changement de temps dans la traduction – et qu’il avait été chargé de traduire son prochain livre.
Puis elle laissa éclater son indignation en me demandant : « Comment vous dites “ I’m disgusted ” en français ? », et ne cacha pas davantage son amertume et son désir probable de ne pas laisser sans suite ce qu’elle percevait alors comme une traduction-trahison.
Mais avant que quitter le stand, Kathleen Winter se reprit en lançant : « One day, I will laugh about it ! » (Un jour, j’en rirai)

Dans les arrière-cuisines des éditeurs
Faut-il donc en rire ou en pleurer ? Traduire un texte est tout sauf une mince affaire. Et d’Edgar Poe librement traduit par Baudelaire à Milan Kundera accusant son traducteur français d’avoir « réécrit » son roman « La Plaisanterie » (Gallimard), l’histoire de la littérature est émaillée de ces polémiques.
Tourner un texte du passé simple en anglais au présent de l’indicatif en français peut, du reste, parfois se justifier. Le roman de Kathleen Winter le justifiait-il ? Je poserai la question à sa traductrice canadienne, elle se bornera à souligner que « les choix en termes de narration, de style et de sujet sont ceux de l’auteur, Mme Winter », avant de nous renvoyer vers l’éditeur québécois à l’initiative de la traduction française. Kathleen Winter a-t-elle ou non signé un bon à tirer sans en avoir mesuré les conséquences ? La vraie question est ailleurs : pourquoi un éditeur prend-il le risque d’un tel malentendu avec un auteur qu’il publie au sujet d’un changement aussi capital, qui n’a aucune chance de passer longtemps inaperçu ?

« Les auteurs, on s’en fout ! »
Justement. Interrogé aussitôt après l’incident sous le chapiteau du Festival America, un éditeur, agacé, livrera, lapidaire, sa réponse : « Les auteurs, on s’en fout ! », avant d’ajouter que « la langue française n’appartient pas à Kathleen Winter ».
Les auteurs, « on s’en fout » ? Avec 607 ouvrages en cette rentrée littéraire, les éditeurs pensent sans doute qu’ils ont mieux à faire que de s’embarrasser des susceptibilités d’auteurs de premiers romans. Le client, qui s’appelle un lecteur, n’a manifestement, lui non plus, pas son mot à dire. Sauf pour lui commander les valeurs sûres, les Richard Ford ou Nancy Huston, stars de la littérature américaine (avec eux, faut faire gaffe !), et qui étaient présents au septième Festival America de Vincennes, où la quasi-totalité des œuvres présentées sont traduites en français.
Comme le dit l’un des héros de « L’Ombre du vent » (Robert Laffont), le best-seller de l’écrivain catalan Carlos Ruiz Zafón : « Dans le commerce des livres, on doit se méfier de tout. » Ou ravaler ses pleurs.

Norbert Navarro, journaliste, lecteur vincennois
27/10/2014