La semaine de... Rony Demaeseneer (6/6)

SAMEDI

 

Cela s’espace. Mauvais signe. Encore des heures sombres, affaissements, funérailles, etc.

Tellement inopportun, vain, vacuité si sonore, si signor.

Manque évident de projection, d’envie, d’espace. Affaiblissement sonore, abaissement de la garde par démission. Aujourd’hui, pas de lecture assez forte pour re-dynamiser, réactiver le goût du mot, du modal. Rien que le goût des maux. Facile.

 

Lueur. Reçu ce matin par la poste le dernier livre de Romain Slocombe, Christelle corrigée , au Serpent à plumes. Belle dédicace. Vertige du plaisir de la strie du fouet sur la peau.

 

Au hasard de la bibliothèque, Pol Bury : « Depuis 1964 j’ai renoncé à fumer. Pendant tout le temps, des années, où l’on essaie de se débarrasser de cette habitude, on s’occupe l’esprit : combat entre l’ange et le démon. La main qui tient le mégot se sent manchote ; il lui manque un appendice. Les lèvres sont en attente, en attente du baiser, du contact d’un cylindre de papier. Curieux. La bouche intérieure attend, anxieusement, de se remplir de fumée piquante. Aromatique lorsqu’elle est la première. Après des années, complètement débarrassé de cet encombrement du corps et de la pensée, on ne comprend plus que cette servitude puisse encore exister chez les autres : qui semblent atteints d’un mal dérisoire, d’une maladie choisie délibérément. *  »

Besoin de recopier cet extrait assez conventionnel en apparence mais rempli de notions plus complexes, à creuser. Je souligne ! Curieux cette métaphore de l’ange et du démon, opposition entre mesure et folie, entre raison et passion. L’esprit et le corps sont comme rongés par le combat. Ce n’est pas tant le manque qui emprisonne, plutôt le tiraillement, l’oscillation d’un côté et de l’autre qui fatigue. Paradoxal puisque cette échancrure est mon lieu de prédilection. D’où une question ! La fissure serait-elle fallacieuse, serait-ce un prétexte, un leurre ? Pour ce qui est de la main manchote, ce n’est pas vraiment ça. Néanmoins, de nouveau histoire de corps, bouche intérieure , encombrement du corps, main manchote, baiser , c’est de ce côté-là qu’il faut chercher, la bouche d’ombre et de lumière sonore, avide d’aspirer, d’ingurgiter, de mâcher, métaphoriquement d’avaler le corps, le sucer, l’ingérer. Est-ce que tu ne grignotes pas trop ? Question rituelle des non-fumeurs, amis, connaissances, ennemis ! Bien sûr que je grignote tout, même toi qui me pose cette bête question, j’ai envie de te mordre, de t’avaler, te happer.

Celui qui arrête de fumer devient cannibale, plus de fumée, mais de la viande et du sang. Happe-chair !!!! D’une aliénation l’autre.

Autre chose, toujours dans le fatras – Prévert – de la bibliothèque. Les conversations entre Jean-Pierre Faye et Philippe Boyer parues chez Stock en 1980 et intitulées superbement : Commencement d’une figure en mouvement. Survol mais immédiates connexions avec Pontalis, Loreau ( L’attrait du commencement ), Michaux et Moreau. A lire un de ces jours. Les lectures s’imbriquent, se plissent les unes aux autres. Juste à côté de moi, l’article d’Olivier Goujat (cela ne s’invente pas !) : au pli du dialogue sur l’œuvre de Jabès et son Livre des Marges . Article posé volontairement à proximité du volume Le pli de Deleuze chez Minuit. Pour entretenir la familiarité. Amitiés de Jabès et Leiris évidente. Inhalation des connexions ! Chercher en somme à se lover dans les plis de la page. Sentir, goûter, toucher plutôt que voir. Vient un moment où les livres aveuglent le lecteur. Ne plus déchiffrer les phrases mais les entendre. Une saturation de la vision peut entraîner un développement des autres sens. Je veux dès lors m’enduire de visions. Ne plus lire de A à Z mais parcourir, déambuler entre les pages. Mon plus grand plaisir.

* BURY, Pol, Les caves du Botanique , Bxl., Les Ed. du Botanique, 1986