La semaine de... Jean-Michel Devésa (4/6)

 " En raison de la matière de mes livres, le procès d’écriture n’affecte pas leur orientation générale. L’histoire s’arrête là où je l’avais envisagée et les « personnages » ne m’échappent pas. Ce qui peut fluctuer, et j’ai observé la chose lors de la rédaction de mes trois ouvrages, ce sont les « épisodes » de l’histoire narrée, les « moments »-clés que je développe ou « travaille » par forcément comme je l’avais d’abord pensé. Pour mon dernier livre, par exemple, je me suis repris à plusieurs fois afin de rédiger l’ensemble des séquences relevant de la scène fantasmatique. Dans mes deux premiers textes, des événements auxquels j’avais songé et que je voulais évoquer ont disparu, ou la part qui leur a été consacrée a été réduite, alors que d’autres absents du projet initial se sont imposés. Ce qui prime, c’est le propos dont j’« investis » mon texte. Je suis capable de le « résumer » en une phrase. Mais, attention !, je ne cherche en aucun cas à ce que mon livre « illustre » ce propos. Il y a ce que j’aimerais faire entendre et ce que le texte terminé produit. Ce qui va avec des écarts et des distorsions. Voire des contradictions. Et puis il y a tout ce que les lectrices et les lecteurs vont percevoir de ce qui est écrit, qui pourra correspondre à mes intentions premières ou pas. Un exemple ? Je n’ai pas conçu mon premier ouvrage comme un livre érotique, encore moins comme un livre destiné à l’échauffement des sens. J’ai voulu rédiger une histoire d’amour qui me permette d’exprimer deux ou trois idées sur la guerre des sexes, nos sexualités, notre société. Maintenant, bien des lecteurs, même parmi ceux qui l’ont aimé, n’y voient qu’un roman leste. Qu’y puis-je ? Rien, absolument rien. Je m’en réjouis plutôt car si ce récit peut être interprété, et donc lu, aussi différemment, c’est qu’il « marche », qu’il n’est pas raté. Un texte qui ne solliciterait qu’une seule la lecture ? Cela n’existe pas. Je ne veux pas en commettre.

 Aucune personne, aucun fait n’« entre » dans mes manuscrits. Même si je saisis un regard, une situation pour m’en inspirer. Ce que je vis avec les autres, ce que je vois autour de moi, tout cela n’entre pas dans mes livres, tout bonnement parce que cela ne peut pas y entrer. Je m’en inspire comme des formes et des images, comme un matériau, dont je nourris mon écriture. Je ne vous parle pas d’un mécanisme de transposition, non, mais d’une transmutation : je « pars » de la réalité pour produire des formes, des formes littéraires, qui, en butant obligatoirement contre le réel, permettront de dire, et par transfert, pour quelques-un(e)s d’entre nous ce dont il retourne dans la vie. Et ce, parce que la littérature ne peut être pour moi que « l’Autre de la théorie » (Althusser).

Si le je des sujets que nous sommes est clivé, pourquoi celui des textes littéraires devrait-il entretenir la fiction de sa plénitude ? Écrire de cette façon serait assez passéiste et conservateur. Cela ne m’intéresse pas.

La fragmentation du procès d’écriture me « tue », m’exaspère. Je suis prolixe pour et dans mes premiers jets. À la relecture, je coupe, cisaille, tranche. Je vise à une certaine concision, les lecteurs(trices) n’ont pas besoin qu’on leur explique tout par le menu. Au contraire, l’efficacité suppose de miser sur l’ellipse et ce qu’elle induit, la multiplicité des interprétations, l’ambiguïté, l’ambivalence."