La semaine de... Jean-Michel Devésa (2/6)

 " Pour l’essentiel, des expériences vécues m’inspirent la matière de mes textes.

 Quitte à paraître dogmatique ou polémique, je n’ai jamais supporté la doxa des narratologues qui dominent depuis trente ans l’université française et qui récitent leur catéchisme ayant trait à la nécessité de se barrer pour écrire. Je ne me suis jamais reconnu dans leur argumentaire.

 Dans mes lectures et désormais dans mon écriture, j’évite de me comporter en « monomaniaque » et de m’enfermer dans un système. Je ne vais donc pas dans les couloirs de mon université en répétant « Plutôt la vie » d’André Breton, même si ce poème me touche, et en posant qu’il convient de se conformer aux injonctions édictées par les différents Manifestes du surréalisme. Je crois qu’il vaut mieux favoriser l’émergence des formes contemporaines les plus aptes à faire des pratiques artistiques des instruments d’investigation du réel (ce « réel » contre quoi on bute, Lacan) et des vecteurs de sensibilité et d’émotion. J’aime soutenir devant mes étudiant(e)s qu’Alain Robbe-Grillet et Christine Angot sont bien plus les héritiers d’André Breton que celles et ceux qui voudraient ou veulent conserver la lettre du surréalisme. À cette aune, aujourd’hui, un auteur, a fortiori un écrivain, a intérêt à s’interroger sur les formes les plus adaptées pour dire le monde, la réalité et la vie, sans verser dans l’illusion du réalisme et de l’idéologie.

Aux États-Unis, plus précisément au Texas, pendant un semestre d’enseignement dans le cadre d’un French Faculty Exchange Program , je me suis trouvé dans des conditions matérielles idéales pour me confronter à mon premier livre, un récit que je portais en moi. Et, assez vite, il m’a semblé que je pouvais persévérer dans ce projet car les pages que j’avais sous les yeux « tenaient » et étaient susceptibles d’être montrées. J’en ai écrit le premier jet en cinq mois. À mon retour, des écrivains que je connaissais, dont certains parfois étaient des proches, ont eu la gentillesse de me lire et m’ont encouragé à publier. Trois d’entre eux m’ont prodigué de judicieux conseils dont j’ai tenu compte au moment de la relecture. Et c’est Georges Sebbag qui a joué le rôle d’éditeur, au sens anglo-saxon du terme. J’ai déjà eu l’occasion de dire publiquement combien je lui en suis reconnaissant. Je voudrais aussi souligner que Sebbag m’a laissé libre de mes choix et de mes décisions : il a été un lecteur, pas un secrétaire ; il m’a fait part de ses impressions, il n’a pas tenté de « formater » mon texte.

  Un recueil de nouvelles et de textes courts a suivi deux ans plus tard. J’y convoque, sans me soucier d’une relation naturaliste et vériste des faits, les figures féminines qui ont jalonné ma trajectoire personnelle, et j’y analyse mon rapport aux femmes, mais en attribuant au « je » plusieurs voix. Selon moi, avec mon premier ouvrage, je me suis forgé un style mais sans me colleter véritablement aux ressorts de l’écriture ; avec le deuxième, j’ai commencé à m’engager dans un corps à corps avec la langue et son économie.

 C’est mon troisième livre qui correspond le plus à la littérature que je voudrais produire, une littérature jouant de ce que nous savons désormais du « peu de réalité » et du clivage du sujet, et qui n’a cure de la distinction entre fiction et restitution du vécu parce qu’elle ne vise pas à dire une vérité (de l’être ou de l’Histoire) mais s’échine à mettre en formes les aventures, les impressions, les bonheurs et les déroutes que l’existence me procure ou me réserve, et à stimuler les émotions et la réflexion des lectrices et des lecteurs à partir de ces matériaux.

 Cela étant, la vie n’est pas la seule source... Il y a les livres, les arts, tout ce que j’ai pu apprendre et ce dont j’ai hérité. Et les références et repères que je me reconnais. Le surréalisme, je l’ai évoqué, les avant-gardes du XXe siècle, Alain Robbe-Grillet, la littérature de l’intime, Annie Ernaux, Christine Angot, et beaucoup d’autres. Je ne vais pas en dresser la liste."

Et un bonus - un appel à Chuchoteurs : Chuchoteurs de livres et violoncelliste entre les lignes. (12/10)