La semaine de... Jean-Michel Devésa (1/6)

Jour 1 :

Le rêve et l’espoir d’être reconnu comme un auteur de « littérature tout court »

" Je voudrais tout d’abord exprimer une remarque concernant mon « statut » bicéphale, puisque je suis universitaire et auteur. Lorsque j’étais en poste à l’université de Bangui, entre 1983 et 1986, un collègue coopérant comme moi, exerçant dans un lycée de la capitale centrafricaine, avait l’habitude de dire à tout un chacun, à la Douane, à la Police des frontières mais aussi aux gens et aux personnes du quotidien, qu’il était « Philosophe ». En fait, ce garçon enseignait la philosophie dans le secondaire. Sauf erreur de ma part, quand je procède à une recherche sur le Net ou en bibliothèque, je ne suis toujours pas submergé ni impressionné par le nombre et l’ampleur de ses publications... Évidemment, on pourra m’objecter que cet homme était et est philosophe en actes et qu’il n’a pas besoin d’une œuvre pour se conduire en philosophe. Je ne chercherai pas à réfuter ce point de vue : je suis sorti de l’adolescence en arpentant les champs magnétiques que le surréalisme a rendu manifestes et j’ai eu la chance de me frotter assez durablement à la pensée de Louis Althusser pour considérer que Rimbaud a été toute sa vie poète et qu’une critique en actes vaut beaucoup mieux que bien des discours… Cela étant, pour ce qui me concerne, je préfère me garder de cette emphase caractéristique de la société de l’information et des écrans dans laquelle nous vivons. J’avoue que la propension des médias mais aussi de nos contemporains à se reconnaître des situations et des positions,- on aurait parlé au dix-huitième siècle de « conditions » -, fort éloignées de la réalité des pratiques m’agace terriblement. Je veille à ne jamais sous-estimer la somme de travail et d’effort qu’exige la création et je me garde par conséquent de confondre une trouvaille avec la mise en œuvre d’un projet artistique ou littéraire concerté et assumé.

 C’est la raison pour laquelle je me regarde aujourd’hui comme un auteur, un « jeune » auteur publié depuis 2008, et non pas comme un écrivain. Certes, j’aspire à le devenir. Et je m’y applique. Cependant, je n’oublie pas qu’il ne suffit pas de se dire écrivain pour être reconnu de la sorte. Bref, je ne suis pas autiste et je ne dénie pas l’existence d’un dispositif de légitimation, qu’on peut ignorer à l’échelle individuelle, après tout il importe à chacun de conduire son existence et de se situer par rapport aux institutions comme il l’entend, mais qu’il serait puéril d’en méconnaître l’efficience, surtout si on se place dans la perspective d’être lu et d’atteindre un public.

 J’ajoute que le succès d’estime de mes trois premiers livres n’a pas empêché qu’ils soient répertoriés comme des textes érotiques. Je ne méprise pas ce registre, de grands écrivains y fort bien réussi, certains ont même commis de délicieux ouvrages pornographiques. Mais j’ai l’ambition d’écrire des livres de « littérature tout court ». Modifier le regard du public et des éditeurs sur mon univers et mon écriture ne sera pas simple. C’est même à bien des égards une question « politique ». Je ne vais pas vous ennuyer avec cela, je me contenterai juste d’avancer que l’atmosphère pudibonde qui règne en France et dans une partie de l’Europe de l’Ouest en ce début de XXIe siècle et que le rapport à mes textes que je revendique (ma vie comme un des matériaux de mon écriture) ne vont pas me faciliter la tâche..."

 

 

 

La suite demain et les jours d’après.