La semaine de... Eric Brogniet (4/7)

Jeudi.

" Tournez dans le ciel noir ô mes visions d’astres et de nuits pourpres

Entre les lèvres du sang et du souffle Vos éclatements Vos paroles

Incantatoires C’est le désespoir qu’il vous faut mordre

O mes chiennes, mes sources, mes ressources

Au feu noir qui vous ouvre les jambes

Dans la maison des dieux la roue de la fortune

A tourné sans s’interrompre : des blocs ont chu

Aérolithes des peines et des hyperboles

Toujours nous transigeons avec la réalité

Et le futur y fond ses balles qui nous atteignent

En plein front en plein cœur

Poète à la tête étoilée tu en es quitte pour n’être

A la fin qu’un corps transparent dans l’entonnoir

Des pansements Le jour se gâte et s’obscurcit

Y verrons-nous les signes que fait l’homme

Pour s’élargir et s’exhausser

Saisirons-nous la nuance où tremble un peu

De l’or du dénuement et des grandes lisières

Je t’épouse ô calme des infinies frontières sans surcharge

Ma sténographie de paupières et de songeries blanches

Mon enseigne, mon apostille, mon alphabet

Chancelant dans la lumière bleue du ciel entier

Ma voie de fait, ma rosée, mon climat de doux duel

Ma taille-douce, mon haleine mouillée

Qui fume dans la forêt du sommeil

Je tremble au milieu de tes pierres

De l’équivalent de l’invisible et du lisible

J’enjambe tes jambages d’onciale ô ma mémoire mon mémoire ma moire

Et je désespère tranquillement à chacune des larmes tombées contre l’été

Au fur et à mesure que germent les graines de l’inconnu et du Léthé

Ma vie aux cloisons de savane et de champ de blé, mon lait d’encre noire

Mon livre aux serrures d’oubli, aux fenêtres d’étoile filante

Et de nuit blanche dans l’impossible séjour

Je poursuis le rêve de ton rêve, la lumière de tes arbres et la sténographie

Sans fin d’une absence qui défie l’inouï et les désastres

Le monde meurt Les journaux parlent des catastrophes journalières

La postérité est assurée Tant de curatelles et de sinapismes veillent

A réengendrer chaque matin de nouvelles emphases

Il n’y manque pas de gargarismes ni de boursouflures

A l’expression du tragique où le contemporain

Emboutit l’insignifiance mortifère et spécule

Sur les lettres de change du désespoir et de l’à quoi bon

Moi, je vois les effrayantes bornes mentales qui servirent de murailles

Pour réduire au silence François-Donatien, marquis de Sade, qui chantait

L’élégie de l’impertinente pertinence et enfilait votre pensée unique

O clergés, royaumes du temporel et de l’intemporel, et je pleure aussi

Aux camisoles chimiques dont on chargea Artaud l’écorché

Et Camille Claudel que son frère laissa enfermer parce qu’elle était la honte

D’une famille qui donna un ambassadeur à la France Je regarde Friedrich

Nietzsche dans les rues de Turin, inactuel et solitaire au milieu de la foule

Se jeter tout à coup au cou d’un cheval que le cocher maltraitait

Et je vois passer dans quelque autre époque en cette campagne allemande

L’autre fou qui, chez le menuisier Zimmer, réapprend de ses mains

A fabriquer une chaise

 Parce qu’ il est doux de pressentir l’avenir

Mais c’est une douleur aussi