La semaine de... Eric Brogniet (3/7)

MERCREDI

La décennie qui suit la Grande Guerre de 1914-1918, mieux connue sous le nom d’ « Années folles », se vit à crédit. Champagne, opium et cocaïne. De la suffragette à Coco Chanel, la femme occupe le devant de la scène : « Il y a cette fois comme un air de charleston, une jupe courte (enfin !) qui tourbillonne et des yeux noirs qui disent le plaisir fou d’être vivant. Comment ne pas être séduit par ces Années folles qui, après l’horreur des tranchées, ont tout osé, à commencer par cette révolution insensée : dévoiler les jambes des femmes ? L’insolente garçonne tourne le dos au monde d’avant et émancipe le corps. Les hommes auront beau reprendre du poil de la bête et mener la contre-révolution des années 1930, la graine est semée. Désormais, les femmes n’auront de cesse d’être maîtresses de leur apparence et de leur beauté. Du haut en bas de la pyramide sociale, on doit être actif, mobile. Plus question de porter des chaussures qui ne tiennent pas aux pieds, un corset qui brime la poitrine ou des robes qui entravent ! Les femmes commencent par desserrer le corset, puis elles l’éliminent. S’impose alors une tenue simple : jupe sombre, corsage clair, veste. Cette formule du costume tailleur se diffuse dans toute la population d’autant plus rapidement que les journaux, comme Le Miroir ou L’Illustration, publient des photos et non plus seulement des gravures, et montrent des gens "vrais" et non plus des icônes. La conception du corps change du tout au tout. Les attributs des fantasmes masculins (poitrine, taille, fesses) sont gommés. On efface les seins par des bandelettes, on met une culotte qui aplatit les hanches et on adopte une robe simplement faite de deux panneaux assemblés par l’épaule. Un parallélépipède, comme le décrit Colette. Ce qui permet de bouger, de danser le tango et le charleston ; les bras sont libres, l’encolure également. La modernité élimine toute référence au passé. Changement historique : les cheveux sont courts (là aussi, il y a une raison pratique : on n’a plus à se brosser les cheveux pendant des heures). Ainsi, la silhouette n’est plus façonnée par l’homme ; elle reflète l’idée que la femme veut se donner d’elle, c’est-à-dire l’équivalente de l’homme. 

Pendant la guerre, les femmes ont acquis une autonomie à laquelle elles ne comptent pas renoncer. Et puis elles veulent oublier cette guerre atroce qui a marqué les consciences au-delà de ce que l’on peut imaginer, se plonger dans un tourbillon de musiques, de danses, de divertissements... On sort entre filles, en faisant fi des anciennes conventions sociales, on fume le cigare, on se conduit comme un homme, l’homosexualité féminine s’affiche. Pour la première fois, la femme montre vraiment ses jambes - une révolution dans l’histoire de l’esthétique ! Les bouleversements artistiques, littéraires des Années folles l’accentuent encore. Désormais, il n’y a plus un seul et unique canon esthétique : on accepte la différence, on se passionne pour l’art nègre, pour Joséphine Baker, pour le jazz. Des femmes d’exception donnent le ton : Coco Chanel, qui devient une égérie aussi bien pour sa façon de s’habiller que pour sa façon d’être ;

Colette, qui, interrogée par le tout nouveau magazine Votre beauté, en 1932, dira : "La beauté est une politesse et une courtoisie. Elle ne se conçoit pas autrement." Les stars du cinéma, elles aussi, aux yeux et à la bouche très fardés, promeuvent une forme d’esthétique androgyne. Tout le monde s’efforce de ressembler aux canons esthétiques. C’est véritablement la naissance de la mode. Les années 1920 ont assurément marqué l’histoire de la mode ; elles ont tout bousculé. Pour la première fois, les femmes ont imposé une esthétique, jusque dans leur maillot de bain (elles ont même osé les premiers deux-pièces). A ce moment-là, la pudeur, convention séculaire majeure, a reculé, beaucoup de tabous sont tombés. Le corps féminin s’est montré.

Désormais, il ne cessera de le faire. » [i]


 

 

[i] Catherine Ormen, interview par Dominique Simonnet, in L’Express,
http://www.lexpress.fr/culture/livre/6-les-annees-folles_818957.html