La semaine de... Eric Brogniet (2/7)

MARDI

Du matin au soir et du soir au matin, le flux ininterrompu des communiqués médiatiques sur la crise, entité obscure, qui resurgit comme le monstre du Loch Ness, s’impose quoi qu’on fasse ou qu’on veuille. Et quelques dates égrenées dans le calendrier de l’Histoire contemporaine font resurgir comme la radiographie d’un siècle et celle de l’homme que je suis, puisque je suis l’enfant de cette Histoire. 1913, Woodrow Wilson, président des Etats Unis, pacifiste et progressiste, prix Nobel de la Paix et initiateur de l’idée d’une Société des Nations, crée la Réserve Fédérale américaine ; Jaurès est assassiné. 1919, le Traité de Versailles officialise la création de la Société des Nations, réduit l’économie allemande à néant. Les pays européens, financés à crédit par les Etats-Unis d’Amérique, sont enjoints à leur rembourser les dettes ayant permis la poursuite de la guerre jusqu’en 1918.

 « Les voyageurs de l’impériale », beau roman de Louis Aragon, qui décrit le processus de déliquescence progressive de la petite bourgeoisie foncière française, nous donne aussi des informations sur les modifications sociales en cours : les spéculateurs, les banquiers et les industriels de tous bords s’en donnent à cœur joie ; Krupp achète du charbon français pour faire tourner ses usines d’armement ; André Citroën s’en met plein les poches ; les ouvriers et les paysans allemands, anglais et français, ainsi que les troupes coloniales auxiliaires, se font broyer sous les obus et asphyxier par les gaz. Les poètes belges Lucien Christophe et Louis Boumal sont sur le front de l’Yser ; Charles Péguy est tué dès les premiers jours de la guerre. Je ne suis jamais sorti indemne de l’œuvre d’Alain-Fournier, mort au champ d’honneur, des « Grands cimetières sous la lune » de Bernanos, des « Croix de Bois » de Roland Dorgelès, du « Voyage au bout de la Nuit » et de « Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline, des poèmes d’Aragon, de « La Bataille de Charleroi » de son ami Drieu La Rochelle et des poèmes de l’artilleur Guillaume Apollinaire, mort de la grippe espagnole, comme des millions d’autres, en novembre 1918, après avoir été trépané pour une blessure, sur le champ de bataille, d’éclat d’obus à la tête … Des récits que me conta ma grand-mère, à propos des atrocités commises par les troupes prussiennes, à Andenne, Tamines, Auvelais, Dinant…

Révolte Dada de 1915 au Cabaret Voltaire à Zürich, culminant dans « L’Homme approximatif » de Tristan Tzara et suivie par les « Manifestes du Surréalisme ». Impression, sur les presses de l’Avenir, à Namur, en 1917-1918, de la revue « Résurrection » du dadaïste belge Clément Pansaers, auteur de « Pan pan au cul nu du nu nègre »… Char, Soupault, Breton et Aragon, Eluard, Jacques Vaché, suicidé majeur, Raymond Roussel et Alfred Jarry : la constellation montante, qui a connu les charniers. Le futurisme de Marinetti, la révolution bolchevique d’Octobre 17, l’expressionnisme allemand, le futurisme russe et l’œuvre magistrale de Maïakovsky, dont j’ai visité le Musée qui lui est consacré à Moscou – sa petite chambre, au cœur de l’édifice, comme si rien n’avait changé, comme s’il était là encore, hormis qu’un bouquet de roses blanches a été déposé délicatement sur le tapis, par terre, où il s’effondra, en 1930, à l’âge de 33 ans, après s’être tiré une balle dans le cœur… Fin provisoire du premier acte.