La semaine de... Dominique Segalen (4/6)

 

 

JOUR 4 – Question de caractères

 

 

 

Qu’est-ce qu’un texte ? Un assemblage de petites formes recroquevillées, frappées au kilomètre et qui ne prennent tout leur sens qu’après un mystérieux décryptage.

C’est fou, ces milliers de lettres alignées les unes à côté des autres qui créent une intrigue, un climat, une ambiance, alors qu’au premier abord on ne voit qu’une jolie grille de lignes horizontales.

Griffonnées initialement sur le coin d’une feuille ou la page d’un cahier, les pattes de mouches issues de nos élucubrations mentales se transforment en caractères préfabriqués qui évoluent dans un univers cadré, carré, propre. Une vraie cuisine moderne dans le sens rétro du terme, la poubelle hyperréaliste jouant les vide-ordures jusqu’à imiter le froissement du papier.

Le curseur clignote en fin de phrase. Langage codé. Texte justifié et bien aligné sur un territoire A4, paysage ou portrait, c’est selon.

Dedans, on peut construire des blocs, des colonnes. Semer des coquilles et même quelques perles. Un erratum par ci par là.

La chose est plaisante. Confortable.

Du coup, l’imaginaire fonctionne différemment. On écrit autrement qu’à la main.

On ne rature plus, sauf d’un clic sur « barré », geste aussi surréaliste que l’achat de larmes artificielles en pharmacie alors que, pour ces dernières, un chagrin ou un oignon suffisent à en obtenir de naturelles et même 100% bio.

On ne range plus nos phrases en vrac dans un tiroir, on enregistre sur le disque dur.

On pourrait ranger le disque dur en vrac dans un tiroir et enregistrer dans un autre disque dur l’emplacement dudit tiroir, mais c’est trop compliqué. Généralement, on reste sur place en tapant Contrôle S.

Réflexe automatique d’un addict.

Connexion cerveau/clavier plus rapide que le vent.

Monsieur Azerty supervise la composition.

Il prend la liberté d’économiser l’écran s’il nous trouve trop lents.

Un poil vexant, quand même.

On comprend qu’il est bienvenu de frapper promptement sa réflexion, d’estimer ce qu’elle donne en aperçu, d’insérer une légende si l’envie nous en prend.

Faisons vite. Le virtuel n’attend pas.

Astucieuse insertion de notes. On ne résiste pas à cette échappée parallèle, à ces apartés minuscules en bas de page pour préciser, souligner, envoyer vers. Les plus audacieux créent même des notes de notes. J’adore.

Cartographie des liens hypertextes qui vous précipitent dans un monde de fractales.

Générateurs de textes aléatoires et surréalistes, oulipiens et rafraîchissants.

Dernière étape. Imprimer. Partager.

Ah, vertige du partage. Fesse-book et ses 30 millions d’amis ineffaçables…