La semaine de... Dominique Segalen (3/6)

JOUR 3 – La Une

"Tout est relatif. Jack l’éventreur fait 16 caractères, espaces compris. Vu sous cet angle, il
perd toute crédibilité.
De plus, il est mort depuis bien longtemps, mais bon.
Même si, dans l’absolu, les mots qui suivent ou précèdent son nom dans un article n’ont
rien d’autre à craindre que les éclaboussures de sa mauvaise réputation, on imagine tout
de même qu’en 1888, la description de ses dépeçages nocturnes devait vous donner de
sacrés frissons.
L’encre (encore elle…) a beaucoup coulé à l’époque, pour planter le décor terrifiant de
Whitechapel et décrire l’ennemi public number one, que nul n’a jamais croisé sous les
lampes à gaz… enfin… pas sans en réchapper.

Dans le quartier surpeuplé de East End, on avalait son petit déjeuner, la peur au ventre,
avant de se précipiter sur la feuille de chou locale pour découvrir la teneur du courrier
qui narguait Scotland Yard après chaque crime.
En fait, ces lettres sanglantes étaient écrites par Bert, le journaliste du Star, pour faire
grimper les tirages. Il signait « Votre humble serviteur Jack l’éventreur » et, hop, voilà le
scoop imprimé. Tout le monde marchait.
Un pur déni de droits d’auteur.

C’était le bon temps des quotidiens. Avant le grand cirque en images du 20 Heures, avant
l’actu personnalisée sur la Toile, avant la télé réalité, il suffisait d’une bonne terreur
publique pour que la Presse jette la population hors du lit chaque matin à l’affût des
journaux.
Ce qui remplissait les rues de gens pétrifiés sur place, les bras déployant deux grandes
ailes de papier, la tête en va-et-vient comme pour dire non à la fatalité.

Nul ne sait si Jack profitait de la prose. Peut-être ne savait-il pas lire.
Sans doute aussi était-il fourbu, après ces nuits bien remplies.

Il n’a rien comploté pour entretenir sa célébrité mais sa trace reste archivée et, grands
ou petits, tous le connaissent aujourd’hui.
Miracle de la Presse écrite."

à demain pour une tentative de dire ce qu’un texte peut être.

Kalame