La semaine de... Dominique Segalen (1/6)

"JOUR 1 – Vorace

J’aime lire vorace, le pied au plancher. Sans mesure. Voler du temps pour ça. Avaler tout
rond héros, décors et mots comme s’ils devaient disparaître, promis à la destruction
immédiate et sans préavis.
Il devrait être interdit de toucher aux arbres et aux livres. Le pilon a quelque chose
d’effrayant, au même titre que la hache.

Il fallait être infiniment malin pour inventer un tel objet que le livre de papier, cet
astucieux concentré de feuilles mobiles, d’encre, de carton glacé et de colle qui, en
s’ouvrant sur la table ou sur les genoux comme queue de paon, nous capture en une
seconde pour nous précipiter dans une rue malfamée, sur le dos d’un cheval au galop,
dans un boudoir fleuri ou dans les fers d’une geôle moisie sans que nous puissions
reprendre notre souffle.

Aussitôt refermé, ce livre-là tait son vacarme. On en ouvre un autre pour voyager dans
un vieux bus, vivre un orage en montagne, défendre une cause impossible, entendre
penser les philosophes.
Cet ouvrage-ci nous remet en question, celui-là nous tracasse, un autre nous
chamboule… Nos lectures nous façonnent.

Je suis démesurément attachée à mes livres. A ce point, ce n’est pas raisonnable, comme
on ne manque pas de me le faire remarquer à chaque déménagement.
Quel besoin de conserver tes livres après les avoir lus ! Quelle perte de place, ces nids à
poussière ! Impensable de s’encombrer comme ça à l’ère du numérique !
L’un n’empêche pas l’autre. J’aime la souplesse et le bruissement des pages virtuelles sur
une tablette électronique, je passe des heures sur la toile à récolter quantité de données,
comme l’exige le travail d’investigation qui précède l’écriture de mes romans, mais
j’adore ma bibliothèque de papier, cette accumulation personnalisée d’univers singuliers
qui cohabitent épaule contre épaule sur la même étagère.

Quelle multiplicité de personnages et de situations, de pensées, de théories, de ressentis,
de joies, de drames, de périls, de preuves de courage ou de couardise ! Tout me fascine.
J’aime les révélations fracassantes, les éclats poétiques, les envolées enthousiastes, les
surprises historiques, les dialogues improbables et, par-dessus tout, cette foule de gens
virtuels créés de toute pièce pour le plaisir des lecteurs tels des golems redoutables,
magnifiques ou attendrissants."

Méfiez-vous de la voracité de l’auteur(e), il se peut qu’elle en remette une couche.

à demain,

KALAME