La semaine de... Christine Aventin (2/5)

 

Mardi

 

 

Qu’en est-il de l’autofiction ?

Il me semble qu’aucun romancier ne peut aujourd’hui faire l’économie de cette question. Travailler sur les arcanes du récit et de la narration impose, à mon avis, que l’on se positionne sur son propre rapport à ce concept fuyant et polymorphe du "je". Ceci nécessite une définition claire de soi comme vérité, et de l’invention comme zone de repli, voire de l’invention comme zone de danger. Ce qui implique, dans tous les cas, une réflexion ontologique de fond : qui est je ? Quelle est son essence en tant qu’être écrivant ? Avec des conséquences épistémologiques : sous quelles formes littéraires constituer des connaissances qui permettent de valider ce sujet ?

Sauf évidemment à être dans une nostalgie, très XIXème, du narrateur omniscient. Sauf à assumer un blocage d’arrière-garde qui s’effarouche au mot d’impudeur, et s’offusque à l’idée que l’art puisse être une exhibition de l’artiste.

Exposer ou bien s’exposer. Telle est peut-être la question. 

Bien entendu, je parle d’art, de littérature, donc d’une recherche esthétique, d’un parti-pris formel, d’un engagement poétique. Je ne parle pas de thérapie, d’épanchement ni de graphomanie.

Pour ce que j’en pense, voici : 

" Se rendre compte qu’on est soi-même à l’origine de ce qui semble être la réalité, est une expérience du néant ; Écrire est devenu, à force de pratique, cette audace familière même si je sais l’acte compliqué pour qui m’aime de me lire. Dans ce mime quotidien de la mort par lapidation qu’est pour moi l’écriture d’un livre, je me mets seule en scène, telle est ma loyauté. Et je fais vœu de sincérité exhaustive, avec cette algophilie particulière qui consiste à penser que les aveux les plus difficiles contiennent une vérité qu’aucune autre histoire ne pourra rencontrer. Pourtant mon travail ne consiste pas en l’exhibition masochiste de mon être, mais bien au contraire en la destruction salutaire de ce qui se fait en moi passer pour moi. Je suis ce qui restera quand j’aurai tout écrit. Je crois qu’écrire, c’est pratiquer sur soi-même la réduction phénoménologique. Tout ce que j’écris de moi est vrai, mais ce que je suis vraiment se dressera dans ce qui n’est pas écrit. Voilà le geste, et l’impudeur de l’autofiction telle que je la conçois. "

(Christine Aventin, Breillat des Yeux le Ventre, paru en janvier 2013 au Somnambule équivoque.)