La semaine de... CLéA (6/7)

OÙ, JUSQU’À UN CERTAIN POINT,
LIRE ET ÉCRIRE,
C’EST CHOU VERT ET VERT CHOU…

 

1.  OÙ DEDANS ET DEHORS SONT LE RECTO ET LE VERSO D’UN MÊME RUBAN

 J’écris. Je lis. Parfois un peu. Parfois beaucoup. Toujours comme un anthropophage. Attention ! Je dis bien « comme un anthropophage ». Pas « comme un cannibale ». Nuance ! Le cannibale mange parce qu’il a faim. Le cannibale est boulimique. L’anthropophage mange ce qui nourrit, accroît, disons, sa force intérieure. Impossible, pour moi, d’écrire sans lire. Voir. Goûter. Partir depuis ce qui m’entoure. Depuis ce qui, dans ce qui m’entoure – livres, vies -, attise, disons, mon feu intérieur. Suscite envie, élan, désir et surprise. Impossible, pour moi, d’écrire sans ces rencontres hasardeuses entre un dedans (si tant est que j’aie un dedans) et un dehors (si tant est que ces envie, élan, désir et surprise ne soient pas déjà en moi). Ou, mettons alors, pour être plus juste : impossible, pour moi, d’écrire sans une rencontre de hasard entre un supposé dedans et un supposé dehors.

2.  OÙ L’ON PREND CONNAISSANCE D’UNE LECTURE SAUVAGE ET INTUITIVE

 Il y a plusieurs manières de lire. Ma lecture « naïve » est celle-ci : je choisis un livre en fonction de son titre ou de son auteur. Ou de la merveilleuse image de couverture. Ou que sais-je encore ? En ouvrant au hasard, cherchant dans le texte, directos, un rythme, un je-ne-sais-quoi qui m’interpelle. C’est souvent une question de langue. Un phrasé. Ou la façon dont l’auteur suscite en moi des images. Je me fous complètement ici, dans le choix du livre, de l’histoire et des personnages. J’ai besoin de musique. Pas d’un résumé schématique ou d’un profil psychologique. Rien à fiche de cela, à ce stade. Trop rationnel. J’ai besoin de quelque chose de nettement plus basique. De sentir quelque chose vibrer. Rien de tel que d’ouvrir le livre n’importe où et de lire au hasard pour éprouver cela.

 Après, oui, si besoin est, oui, l’histoire et les personnages et les lieux dans l’histoire et les personnages dans les lieux et les luttes d’influence et de pouvoir entre les personnages, oui, mais après. Seulement après.

 Basiquement, personnellement, un livre m’apprivoise par le souffle, les respirations, les mouvements naturels et incontrôlés du corps, que l’auteur a réussi, de son plein gré ou par hasard, à glisser en dessous ou au-dessus des mots.

 Très intuitif tout cela.

3.  OÙ, FORT HEUREUSEMENT, ON SE DIT QUE D’AUTRES LECTURES EXISTENT

 Je l’ai dit : il y a plusieurs manières de lire. La méthode « naïve » décrite ci-dessus n’occupe pas à elle seule tout le terrain. Heureusement ! Je n’arrêterais pas, sinon, de sauter d’un livre à l’autre. Abandonnant l’un au profit d’un autre sans avoir terminé. Pas nécessaire de lire un livre d’un bout à l’autre quand on pratique comme ça. Pas nécessaire non plus de commencer un livre par son début dans cette pratique « anthropophage ». Il m’est arrivé dans le passé de lire sept à huit livres à la fois. Ouvrant les ouvrages au hasard. Piochant quelques pages. Abandonnant l’affaire sur une table. Reprenant ensuite au hasard un livre, quelque chose abandonné depuis des semaines, voire des mois, qui soudain, SHAZAM !, réapparaît sous une pile de linge !

 Bonheur fou d’inventer ainsi des connivences entre des livres disparates ! Impression ainsi d’improviser, d’inventer un univers qui n’est contenu ni dans un livre ni dans un autre. Impression ici, oui, Réjane, impression très forte d’inventer. De créer quelque chose d’inouï par cette pratique « sauvage » de la lecture...

 Cohabitent pourtant, en bons termes, d’autres lectures. Nettement moins « naïves ». Nettement plus « savantes ». Ou, disons, plus « rationnelles ».

 L’une d’elles est très « technique ».

 Elle consiste à repérer dans le texte comment un personnage est construit. À repérer comment les structures charpentant le texte fonctionnent. Etc. J’aime mettre en branle cette boîte à outils. Très utile si l’on veut parler du texte à d’autres lecteurs. Si l’on veut deviser « socialement » autour d’un livre.

 Une autre lecture « rationnelle » que j’apprécie : repérer, dans le texte, les appels aux lecteurs, les signaux disséminés ici et là au hasard pour nous aider à « construire », « inventer », « recréer », « imaginer », l’univers qui « palpite » et « grouille » sous les mots. Seule façon, parfois, d’entrer en relation avec un texte quelquefois vieux de mille ans [2] . Car, oui, oui, bien sûr, tout texte, même impubliable, « sent » la chair et le sang de son auteur. Bien sûr. Et, pour cela, tout texte [3] demande à être considéré. Mais quel plaisir de trouver, retrouver, dans le texte ces petites attentions, points de repère, guides ! Car, sans doute, oui, sans doute, sans ce dialogue, sans ces règles de connivence (que quelquefois le texte invente même sous nos yeux !), un livre, n’importe lequel, n’importe quel écrit, n’est qu’une bouillie infâme. Une pitance quelquefois rude à avaler. Un médicament qui ne doit son efficacité supposée qu’à son hyper mauvais goût.

 Enfin je pense !

 Pas toi ?

Question à Laurence Ortegat qui jouerait à écrire une fin qui en fait serait un début.


[1] Lisez si ces questions vous intéressent « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus » de Pierre Bayard (c’est M. qui me l’avait offert, pour un anniversaire, mais je l’ai lu bien plus tard, après en avoir entendu un extrait lors d’une soirée non loin du Canal du midi à Toulouse. Je l’ai lu chez moi, il faisait beau mais je m’étais installée à contrecœur dans le salon car il me fallait prendre des notes en le lisant)

[2]  J’aime cette idée de Stephen King : le livre est un voyage qui nous permet d’entrer en communication avec le monde des esprits. En tout cas, il nous permet d’entrer en relation avec celui de l’auteur, quelquefois décédé depuis belle lurette !

[3]  Peut-être même le plus ignoble, le plus éthiquement et moralement ignoble ? Peut-être. Je ne sais pas. Peut-être. À titre de « document ». Pourquoi pas ? Je ne sais pas à vrai dire.