La semaine de... CLéA (5/7)

Partir d’un désir, et se laisser surprendre.

« Je défends l’idée que les lecteurs ont tout à gagner
à aborder les livres sur le mode érotique,
c’est à dire avec une pasion sincère et inspirée.
La première lecture me semble d’autant plus prometteuse
qu’elle se place sous le signe presque exculsif du plaisir non prévenu.
Lecture naïve, libre, jouissive : la lecture, comment l’oublier,
consacre la pénétration d’une intimité par une autre.  »
 
Georges Picard – Tout le monde devrait écrire – José Corti - 2006

 

Où on va CLéA ? demandait Salomé.

On verra, ai-je envie de répondre.

Pourquoi ne pas se laisser surprendre ?

1. Quand je termine un livre, je note son titre et le nom de son auteur. Cela m’aide à en garder une trace.
Quand je l’ai aimé, pour ne rien en perdre, quand il m’a bouleversée, qu’il me préoccupe encore, j’attends, avant d’en prendre un autre, que son effet s’estompe. Parfois, j’en parle, alors. Parce que j’ai envie de l’offrir (alors que je sais qu’il va me manquer) ou pour comparer mon expérience, mon livre intérieur, à celui d’un autre lecteur.

Quand, plus tard, je lis ma liste de livres lus, remonte en moi le souvenir de la plupart d’entre eux. Et je remarque que si j’en garde une impression unique, globale et forte, et/ou une mosaïque de « flashes », un personnage, une situation, une ambiance, une tonalité, une manière d’exprimer un sentiment sans le nommer, une épure du style, une langue, j’en ai par contre oublié des éléments importants (dont la fin, souvent). Il arrive aussi que je me souvienne de ce que j’avais alors imaginé « en prolongement », inventé, qui n’était pas dans le texte, mais qui me semble aussi « vrai », pourtant.

Je remarque aussi que reviennent de nombreux détails liés aux circonstances dans lesquelles j’ai lu cet ouvrage : la manière dont ce livre m’était tombé dans les mains, le lieu où je m’étais posée pour lire, les sensations qu’il m’avait procurées… et qu’elles ont conditionné l’enjeux que j’ai perçu, alors.

Je remarque, enfin, que je ne peux plus séparer ce qui est le bouquin et ce qui est moi.
Parfois, je relis. Quand quelque chose, encore, m’étonne ou me surprend…

2. Ce que j’aime dans la lecture, dans l’écriture, c’est ça, me laisser surprendre. Partir d’un désir pas trop prémédité, pas trop fermé, et avancer avec lenteur et curiosité, sans crainte, disponible, sine die, à la découverte. On avance en inventant le chemin. On fait un pas, on voit, on décide de poursuivre, par ici ou par là, selon ce qui survient, on rencontre, on écoute, on questionne son désir, on apprend, on grandit…

Lire ou écrire, pile ou face, recto ou verso ? Lire et écrire sont les deux profils d’une même activité, les deux sexes d’une même espèce, ils se complètent, s’alimentent. Lire et écrire, transmission de pensées différée qui donne accès à une cinquième dimension. Lire et écrire, c’est une histoire de désir et de plaisir, une histoire couple, un mouvement binaire de balancier, un cercle vertueux.

Le désir comme tout premier pas, le moteur, ce qui donne vie. Le désir d’écrire me vient de l’absence d’un livre, du livre dont je sais que je dois l’écrire, afin de pouvoir le lire. Le désir d’un livre, c’est la plupart du temps une bouche amie qui le pose dans mon oreille. Il faut alors choisir le moment, l’instant propice à ce livre-là. Ah, lire la première phrase, puis fermer les yeux ! Ah, la promesse d’un plaisir à venir…

Le plaisir est l’autre pas, essentiel. Un assouvissement, qu’on cherche à connaître à nouveau, et qui ravive, donc, le désir. Il s’agit de le choyer, le plaisir. De ne pas le laisser s’enfuir, s’évaporer, se flétrir, ce plaisir d’écrire comme de lire, à force d’être mis à distance, parlé, conscientisé. Il s’agit de le choyer, ce plaisir. Comment ? En le laissant évoluer, en se laissant surprendre, encore, en lisant d’autres auteurs, en restant suffisamment naïf, en s’accordant des droits, imprescriptibles, ceux de l’auteur et ceux du lecteur … 

C’est quand on se met à partager ces désir et plaisir de l’écriture et de la lecture, qu’un cadre, que des règles, deviennent nécessaires. Parler de ce que l’on a lu n’est pas toujours facile, naturel. Parler d’un texte lu à son auteur est encore une autre histoire. Que dire ? Et comment le dire ? Pour quoi en parler ?

3. Ce que j’aime dans les projets partagés (dans l’amitié, dans la vie) c’est ça aussi, me laisser surprendre. Partir d’un désir et écouter comment il résonne chez d’autres.

Le désir qui, il y a environ un an, a engendré CLéA, c’est celui d’ajouter l’échange, le partage, aux solitudes : celle du lecteur et celle de l’auteur.

Il fallait alors choisir avec qui partager…

Nous sommes, aujourd’hui, huit accompagnateurs . Lecteurs, tous passionnés, auteurs et animateurs d’ateliers d’écriture, nous répondons déjà, chacun de notre côté, à notre manière, à des demandes d’auteurs de manuscrits désireux de recevoir un avis, ou de se faire accompagner dans le retravail d’un texte, sur une écriture bloquée ou non aboutie. Nous avons élaboré une charte autour des valeurs que nous partageons, et une méthodologie issue des outils que, tous, nous avons mis sur la table. Nous pratiquons et réfléchissons ensemble aux questions que soulève la parole autour de l’écriture et de la lecture, et avons constitué une asbl qui puisse servir de plateforme à nos activités.

Et nous commençons à partager cela avec d’autres lecteurs, tous véritablement amateurs dans le sens noble du terme, et désireux de devenir compagnons

4. J’aime lire le dictionnaire historique en l’ouvrant, sans trop y réfléchir, sur un mot. Inventeur . Définition dominante aujourd’hui : auteur d’inventions importantes (sc. et techn.). Mais c’est, ou c’était, aussi, celui qui donne pour vrai ce qu’il imagine, comme celui qui imagine quelque chose de nouveau ; c’était celui qui découvre, qui trouve un objet (inventeur de trésor) ; c’était l’auteur d’une action, d’une idée. Au XVIIe s., on nommait le romancier « inventeur de romans ».

Le lecteur aussi, est l’inventeur de ce qu’il lit, me dis-je. [1]

A Vincent Tholomé qui se dira CLéA (lui) aussi dès ce lundi.


[1] Lisez si ces questions vous intéressent « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus » de Pierre Bayard (c’est M. qui me l’avait offert, pour un anniversaire, mais je l’ai lu bien plus tard, après en avoir entendu un extrait lors d’une soirée non loin du Canal du midi à Toulouse. Je l’ai lu chez moi, il faisait beau mais je m’étais installée à contrecœur dans le salon car il me fallait prendre des notes en le lisant)