La semaine de... CLéA (2/7)

La semaine de... CLéA (2/7)


Amélie Dewez a hier entamé la semaine de CLéA et a laissé un avis "à louer" avec sa question :
Délire-t-il avec sa poussière, le texte ?
Question po(é)sée à Gérard de Sélys qui répond à sa façon ci-dessous.

Textes de poussière

J’allais souvent dans une grande demeure familiale dont une aile était aménagée en une immense bibliothèque mal entretenue, recevant les ruissellements des fuites du toit, abritant des colonies de souris et subissant gels et canicules. Des champignons noirs ou jaunes prenaient les livres pour meules de champignonnière où croissait leur invisible mycélium. Des sections entières, philosophie, religions, voyages, étaient ensevelies sous des amas de plafonds effondrés. Dans un coin reculé, sous une montagne de gravats, les lettres, journaux intimes et autres secrets manuscrits des générations qui s’étaient succédées là depuis des siècles. C’est là que je passais mon temps à l’étonnement désapprobateur des parents, oncles, tantes et cousins. Après avoir décrassé les textes poussiéreux à la brosse douce, je me jetais dans la lecture de leurs improbables calligraphies. Je voyageais dans le temps, voyais les personnages mieux que sur les photos ou gravures qui tapissaient vilainement les murs du salon, faisais de hasardeuses expéditions aux confins de la terre, avais peur ou froid ou trop chaud, tombais parfois amoureux. Je sais maintenant déchiffrer les écritures les plus tordues, y compris celles des médecins qui ne parlent jamais d’amour dans leurs prescriptions. Bien plus tard, quand je pus en disposer, je donnai ces siècles de récits, comptes rendus, récits de voyage et parfois lettres de tendresse à l’université de Liège qui en fit un volumineux ouvrage de près de trois mille pages. Pages non destinées, par leurs auteurs, à être publiées un jour.

Cette longue pratique de lecture poussiéreuse implanta en moi le virus de la lecture de manuscrits. Je ne compte pas les textes que j’ai déchiffrés, réécrits, remaniés, dactylographiés et, parfois, édités depuis. Jamais rejetés, jamais déchirés. Comme le disait un des lecteurs d’une des plus prestigieuse maison d’édition française, il n’y a pas de mauvais textes. Il y a des textes impubliables, ce n’est pas la même chose. Tout texte porte en lui l’âme, le sang, les rires, les espoirs et les pleurs de son auteur. Le journal intime de ma grand-mère, d’une incomparable qualité d’écriture est impubliable, ne fût-ce que par respect pour elle, elle ne l’aurait pas voulu.

Reste la question des textes tombés en poussière. Chacun sait que des textes de personnes considérés comme de grands écrivains au dix-neuvième siècle et même au vingtième ne sont ni lus ni réédités aujourd’hui. Ils sont tombés en poussière, et pas seulement par la mauvaise qualité du papier sur lequel ils ont été imprimés. Ils ont été réduits en poussière par la mode, par le dogme absolu qui veut qu’il n’y a de bon que ce qui est nouveau, par l’histoire, et parfois par la volonté délibérée de ne pas laisser de traces d’époques, d’émotions ou de sentiments jugés trop sombres ou malséants aujourd’hui. Ils ont été relégués dans les grands et beaux cimetières que sont aujourd’hui, et heureusement, les bibliothèques nationales.

Aujourd’hui, justement, aujourd’hui. Doit-on accepter que l’édition ne soit gérée que par la loi de l’offre et de la demande ? N’être publié que pour assurer un profit confortable aux éditeurs et selon la « rotation » que sont capables d’assurer les libraires, ces héros, dans leurs rayons ?

Si la lecture est un bien vital, doit-elle dépendre de choix économiques ?

Question à Frédérique Dolphijn qui répondra demain.