L’art du roman : Le rideau de M. Kundera (critique par Pierre Lepape)



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Milan Kundera l’art du roman, suite
les livres du mois - 01/05/2005 par Pierre Lepape dans Mensuel n°442 à la page 84 (1058 mots) | Payant
Milan Kundera nous invite dans son atelier romanesque : avec Le Rideau, il retrace de nouveau sa double expérience de lecteur et d’écrivain, presque vingt ans après la parution de L’Art du roman.
« Un romancier qui parle de l’art du roman, ce n’est pas un professeur discourant depuis sa chaire. Imaginez-le plutôt comme un peintre qui vous accueille dans son atelier où, de tous les côtés, ses tableaux vous regardent, appuyés contre les murs. » Avec Le Rideau, Milan Kundera nous invite à découvrir son atelier romanesque. Il y parle de lui-même et de ses livres - un peu, discrètement ; mais plus encore des autres, de leurs romans qu’il admire ou qu’il aime souvent, c’est les deux et qui restent « secrètement présents dans son oeuvre propre ». Ces tableaux vus tous ensemble dans la lumière de l’atelier, parlant d’eux-mêmes, engageant un dialogue les uns avec les autres, se mêlant à la voix propre de Milan Kundera, forment une manière de récit : sa version personnelle de l’histoire du roman.
En 1986, il y a presque vingt ans, Kundera avait rassemblé dans un essai en sept parties des textes où il développait ses conceptions de romancier sur L’Art du roman 1. Aujourd’hui, c’est l’histoire même du roman qu’il interroge, avec une méthode qui n’est ni celle des historiens, ni celle de l’histoire littéraire universitaire, ni celle de l’élaboration théorique, ni celle de l’esthétique philosophique. Il fait partager une double expérience de lecteur et d’écrivain de romans. Le lecteur parle de la manière dont les romans, depuis Rabelais et, plus visiblement, depuis Cervantès, déchirent le rideau d’ignorance et d’idées toutes faites qui est tiré sur la réalité ; notamment sur la réalité humaine : « Ce que seul le roman peut dire. » L’écrivain raconte comment les livres des autres forment une histoire où ses propres romans peuvent trouver leur place et affirmer en même temps leur irréductible singularité.
L’histoire du roman est un tout, auquel chaque roman se réfère. Une oeuvre n’en périme pas une autre, comme la république périme la monarchie. Même si les nouvelles générations de romanciers se lancent dans l’écriture avec l’ambition et l’illusion de rendre caducs et poussiéreux les écrits de leurs pères, il s’agit moins de réfuter ce qui a été accompli que de mettre l’accent sur des territoires encore mal explorés, sur des énigmes nouvelles. Chaque romancier puise dans l’histoire entière du roman les matériaux de son art.
Les historiens et les théoriciens de la littérature diront de l’atelier de Kundera qu’il est mal rangé. La continuité chronologique n’y est affirmée d’entrée que pour mieux y être ensuite malmenée. Cervantès, Musil, Diderot, Rabelais, Proust, Balzac, Gombrowicz, Sterne, Broch, Dostoïevski se partagent des héritages par-dessus les siècles et les langues. Sans ignorer le rôle des frontières nationales dans la construction des foyers littéraires, sans oublier de souligner « l’irréparable inégalité » établie entre les « grandes » langues et les « petites » - qui connaîtrait Kafka, s’il avait écrit en tchèque plutôt qu’en allemand ? - Kundera n’en oppose pas moins « le petit contexte » - celui qui situe l’oeuvre d’art dans l’histoire nationale Les Misérables est le plus grand roman français, au « grand contexte », celui de l’art supranational du roman où Les Misérables n’occupe qu’un discret strapontin, celui que Goethe nommait Welt-Literatur et qui permet seul au roman d’échapper à la réduction provincialiste. Même si Kundera affirme que « l’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel », il a aussi de belles pages pour évoquer « le pont argenté » jeté entre le roman centre-européen des années 1930 et celui du « boom » latino-américain des années 1970 du xxe siècle.
Les gens d’ordre déploreront encore qu’à cet irrespect des frontières chronologiques et géographiques, Kundera ajoute le propre désordre de l’inventaire personnel de ses thèmes, jetés là par les effets d’une humeur volontiers joueuse, déconcertante, sensible aux fluctuations de sa propre fantaisie. Le discours principal, celui de l’histoire du roman, est comme traversé, coloré, de courts récits secondaires, parfois très brefs, dont les natures sont très différentes : remarques sur le kitsch, petit traité de la blague, méditation sur la jeunesse, cours d’histoire lumineux, à inscrire au programme de Sciences-Po sur l’Europe centrale, essai sur la signification existentielle du rire, lecture de Sophocle, variation sur l’oubli, tentative de définition de la bêtise, et bien d’autres choses encore qui semblent se glisser d’elles-mêmes dans les pages, profitant de l’indulgente liberté de circulation que leur donne l’auteur.
La liberté est également ce qui domine le ton du livre. Pas tant la liberté du style : celui de Kundera est tout entier dirigé par les nécessités de son économie, elle-même subordonnée à une morale, dépendante en dernier ressort d’une esthétique. Il s’agit à chaque instant d’offrir à la pensée l’expression la plus juste et la plus simple, la plus complète et la plus dépourvue d’ornements inutiles. Du coup, Kundera ne cesse d’apporter des adoucissants à la rigoureuse et élégante clarté de sa phrase : un humour qui baigne l’ensemble comme une lumière vespérale ; une manière heureuse d’allier la force de la conviction, la familière présence du doute et les plaisirs de la raison polémique dans le même mouvement du paragraphe. Il pourrait se contenter de montrer en quoi et pourquoi ce qu’il dit est juste et humainement profond ; il faut qu’il y ajoute le bonheur de séduire - inséparable chez lui d’un exercice intellectuel de la modestie.
Heureux effet de la concentration de l’esprit, Le Rideau offre une histoire du roman qui est à la fois continue et formée d’une multitude interactive d’histoires particulières. On aura évidemment compris que l’apparent désordre du livre implique, pour qu’il ne tourne pas en poussière, une rigoureuse composition de sa matière, avec ses mouvements solidement marqués, ses thèmes, exposés, repris, soumis à variation, la multiplicité et la répartition de ses rythmes, le jeu des échos. L’atelier est, en fin de compte, une pièce rangée avec un soin extrême, en vue d’un effet cognitif explicitement recherché : une oeuvre d’art.
Et l’on rêverait maintenant que l’écrivain Kundera, après ses deux « confessions » sur la pratique et l’histoire du roman se retourne une fois encore sur son expérience singulière de la littérature pour écrire un « art de l’essai », cette autre histoire de rideau déchiré.
Par Pierre Lepape
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