Jean Echenoz " l’invention du roman à moteur"

Jean Echenoz, l’invention du roman à moteur


Eléonore Sulser
 
« Je pense en termes de rythme, d’accélération, de scansion », dit l’auteur de « Je m’en vais » lorsqu’il détaille ses pratiques d’écriture. Merveilleux illusionniste, il raconte comment il en est venu à tisser une fiction dans la Grande Guerre et comment il concocte ses romans étonnants

Jean Echenoz reçoit là où il travaille, un petit appartement du IXe arrondissement de Paris. Agitation dehors, calme au dedans. Sauf peut-être sur cette table de travail où un ordinateur est ouvert parmi quelques ­papiers. C’est là qu’il concocte ses fabuleuses petites machines littéraires, ses romans à moteur – a-t-on envie de dire – tant ses phrases drôles, efficaces et précises sont capables de mettre le feu à votre imaginaire. Ses livres sont de la pure littérature, mais ils sont aussi du grand spectacle. Le secret de cet étonnant illusionniste est de vous faire croire qu’il a déployé des moyens inouïs, alors qu’il fonctionne à l’économie, coupant là où il le faut, retirant le mot de trop, dosant savamment ses rythmes et ses effets. En cette rentrée littéraire, c’est la Grande Guerre, celle de 14-18, qui donne sa matière au roman baptisé tout simplement 14. Il y plonge quelques jeunes gens, dont un héros au prénom étonnant, Anthime, et il les observe « être agis » – comme il le dit – par la machine guerre.

Samedi Culturel : Ce livre, « 14 », vous le portez depuis longtemps ?

Jean Echenoz : J’avais envie de revenir à la fiction, à un projet de roman que j’ai depuis quatre ou cinq ans. Mais un incident s’est produit. Je suis tombé sur des carnets de guerre en aidant quelqu’un qui m’est très proche à ranger des papiers de famille : six petits
cahiers, carnets de guerre d’un grand-oncle, parti le jour de la mobilisation et resté soldat jusqu’en 19. J’ai commencé à les lire, puis à les transcrire. Il fallait déchiffrer tout cela, j’ai travaillé sur des cartes, pour vérifier des orthographes de lieux, des parcours, etc. Puis je me suis demandé ce qui se passait au juste pendant ce temps-là, sur le plan de la guerre elle-même et de la politique internationale. J’ai lu des travaux d’historiens, d’autres carnets, des romans sur la Grande Guerre ; j’ai regardé des archives filmées. Les six carnets, eux, parlaient surtout du temps qu’il fait – ce qui compte quand on est à la guerre –, des corvées, très peu des combats sans doute par pudeur ou par peur de la censure, je ne sais pas. A partir du point de vue très humble d’un homme parmi des millions plongés dans cette affaire, je me suis immergé dans la Grande Guerre. Et est arrivé un moment où j’ai eu envie d’inventer des personnages et de revenir à la fiction par ce biais-là.

Jean Echenoz est né en 1947 dans le Vaucluse. Il habite à Paris. Tous ses livres sont publiés chez Minuit (Le Méridien de Greenwich, 1979, Cherokee, 1983, Prix Médicis, L’Equipée malaise, 1986 ,L’Occupation des sols, 1988, Lac, 1989, Nous Trois, 1992, Les Grandes Blondes, 1995, Un An, 1997, Je m’en vais, 1999, Prix Goncourt, Jérôme Lindon (hommage à l’éditeur), 2001, Au Piano, 2003 , Ravel (relate les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel), 2006, Courir (autour d’Emile Zátopek), 2008, Des Eclairs (inspiré librement par la vie de Nicolas Tesla), 2010.

 

et le dernier :

« 14 », cinq hommes jeunes passés au laminoir

Jean Echenoz plonge ses héros modestes dans la Grande Guerre.