Eloge de soi, éloge de l’autre



Description :
L’« autolouange » est une démarche littéraire issue des traditions orales africaines. Elle consiste à dire un poème sur soi-même, dont la caractéristique principale est l’éloge de soi en tant qu’individu, membre d’un groupe inscrit dans l’histoire et dans un espace précis. On le voit d’emblée, s’il s’agit, dans des cultures où le groupe semble passer avant l’individu, de donner à celui-ci l’occasion de se faire reconnaître en tant que tel, le texte créé ne saurait faire abstraction de l’autre. Bien au contraire, on peut même dire que l’individu qui s’affirme ainsi saisit seulement l’occasion qui lui est offerte de parler à la première personne, à voix haute et en public, pour rappeler combien les individus sont liés les uns aux autres ainsi qu’à l’environnement et combien ils sont plus forts et plus sereins, lorsqu’ils se reconnaissent comme miroirs les uns des autres et qu’ils s’appuient les uns sur les autres. En d’autres termes, l’autolouange est un moment où l’on réaffirme les croyances fondamentales du groupe.
La récitation de tels textes en Afrique suscite généralement une vive émotion aussi bien de la part des participants que du récitant lui-même (homme ou femme), comme si celui-ci n’était en fin de compte qu’un porte-parole de la communauté, celui qui maîtrise mieux la parole, pour dire ce que chacun a envie de dire. C’est aussi un grand moment pour exprimer, de manière solennelle, sa gratitude à l’égard de ceux que l’on aime, ceux à qui on doit son existence.
Voilà un beau rituel qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, est l’expression d’une grande modestie et qui présente l’avantage d’être thérapeutique ou, du moins, puissamment préventif. Non seulement cet art fait un grand bien à l’homme en renforçant son estime de soi, mais il permet aussi, en tant que technique de retour sur soi-même, de mieux se connaître, se faire connaître et reconnaître. A ce titre, on peut en mesurer l’intérêt dans les communautés multiculturelles comme celles qui caractérisent nos sociétés actuelles.
Il serait plus exact d’utiliser une terminologie africaine comme « kasàlà » (en cilubà, langue de la RDC), qu’on peut rendre par : « art de dévoiler la personne » ou « expression publique de la personne », notion qui implique à la fois l’éloge de soi et de l’autre. Le « kasàlà » ou « izibongo » (en zulu, langue d’Afrique du Sud) représente certainement l’un des produits les plus précieux de la pensée africaine, qui gagnerait à être mieux connu et pratiqué.
Ngo Semzara KABUTA (Professeur de linguistique et de littérature africaines au Département des langues et cultures africaines (Université de Gand). - Quelques publications : « Dis-moi ton nom » (Recall, Gent, 2001), « Eloge de soi, éloge de l’autre » (PIE-Peter Lang, Berne, 2003) ; « Contes vivants d’Afrique » (Les Deux Océans, Paris, 2001).
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