Ecrivain sous X, pour quoi faire ?

Liberté, excitation, protection : écrivain sous X, pour quoi faire ?


Par Hubert Artus | Rue89
Un masque de girafe (RLHyde/Flickr/CC).

Pseudonymes et masques sont des pratiques courantes en littérature. Synonymes de liberté, de protection ou bien d’un changement de genre. Mais qu’apporte exactement ce brouillage des pistes ? Dans le monde 2.0, est-il encore une assurance ? Témoignage de trois auteurs aux noms d’emprunt.
Il y a la supercherie mythique : Romain Gary/Emile Ajar , un seul homme pour deux Goncourt.
Il y a ceux qui tombèrent vite, et eux-mêmes, le masque : Joyce Carol Oates /Lauren Kelly/Rosamond Smith ou encore Donald Westlake , avec ses huit pseudonymes connus. Chez ces auteurs, à un nom de plume correspond un genre littéraire précis de leur panoplie plurielle.
Il y a aussi ceux qui furent découverts bon an, mal an : George Sand , qui s’appelait en fait Amandine Dupin, Gabriel Osmonde/Andreï Makine , James Frey/Pittacus Lore ou bien Antoine Volodine /Lutz Bassmann/Manuela Draeger/Elli Kronauer. Ils brandissent le secret et la volonté de liberté totale.
Plus près de nous, il y eut en 1996 l’affaire pétaradante de JT LeRoy , transsexuel et prostitué, « outé » dix ans plus tard, et qui s’avéra être une trentenaire nommée Laura Albert.
Le secret qui entoure (la vie de) ces auteurs participe bien sûr de leur mythe. Et de leur succès.

Du secret à l’amusement : des identités multiples

Antoni Casas Ros est depuis trois ans un auteur autour duquel s’affairent quelques uns d’entre nous, les journalistes. Qui est cet homme ayant perdu le visage après un très grave accident ? Pourquoi ne pas accepter de rencontrer des journalistes ?

« J’ai une fascination pour les auteurs secrets, invisibles, comme Pynchon ou Salinger. D’autre part, j’ai toujours été consterné de voir les apparitions télévisées des écrivains. Seul Cortazar me semble avoir échappé aux pièges et avoir réussi dans une émission avec Bernard Pivot à être à la hauteur de son œuvre. »

salame.jpgBarouk Salamé , lui, a écrit deux romans d’espionnage sur fond de choc des civilisations. Il accepte les interviews écrites et radiophoniques, mais ne veut pas apparaître :

« Mon anonymat était d’abord justifié par une raison de sécurité ; c’était une condition de mon entourage pour la publication du “Testament syriaque”, qui pose comme hypothèse de départ que l’on retrouve le testament de Mahomet.

Quant au dernier roman, “Arabian thriller”, il s’attaque au pouvoir religieux de la famille royale Saoud en Arabie. Mes proches ont survécu à deux guerres meurtrières, une guerre de libération et une guerre civile, je leur fais donc confiance question sécurité. »

« J’écris parce que j’aime dire des histoires »

livre_sans_nom.jpgLa raison est plus ludique pour Mr Anonymous. Son « Livre sans nom » fut d’abord publié et plébiscité sur Internet avant d’être publié en 2007 par l’éditeur anglais MOMBooks . Il s’amuse :

« J’ai voulu voir si les gens achèteraient “ Le Livre sans nom ” sans savoir qui j’étais. Il a été aussi amusant pour voir les gens spéculer de ma vraie identité. J’écris parce que j’aime dire des histoires, pas parce que je veux la reconnaissance. »

De par ses polars pleins de suspense, de références rock et cinématographiques, et portés par des thèmes à la mode dans l’entertainment (crimes en série, ésotérisme, vampires, légendes du rock), on a pendant un moment cru que Quentin Tarantino se cachait derrière Mr Anonymous.

L’auteur a un compte Twitter au nom de son personnage principal : « The Bourbon Kid ». E, alors que vient de paraître son troisième livre (« Le Cimetière du diable ») en un an et demi, il est un des cartons des éditions Sonatine en France (70 000 exemplaires grand format vendus pour « Le Livre sans nom ») :

« Je crois que “Le Livre Sans Nom” est devenu un succès parce que la plupart des personnes l’ont jugé sur l’histoire et sur rien d’autre. » (Voir le trailer réalisé par des fans, et adoubé par le « Bourbon Kid »)


L’anonymat, une « liberté totale »

casas_rios_revolution.jpgDe son côté, Antoni Casas Ros puise dans cette anonymat la possibilité de travailler des livres forts différents.

Une diversité que l’on retrouvera à la rentrée, qui verra la parution de son quatrième livre (et troisième roman), « Chroniques de la dernière révolution » (Gallimard), mise en fiction du rôle des réseaux sociaux dans les révoltes actuelles… et des militants anonymes.

Il explique :

« Dans le silence et le temps, j’ai la liberté totale d’évoluer, de chercher, d’explorer de nouvelles voies. »

Protection déjouée ?

On l’a vu, une des raisons qui poussèrent Salamé à écrire sous X est sa protection. Un choix qui l’empêche de parler clairement de ses combats :

« Là, on rentre dans une zone à risques. Désigner ses ennemis, c’est déjà les exciter. Moins on fait de vagues, moins on prend de risques. Disons que dans mon cas, ce sont tous les fanatiques religieux qui ont une culture musulmane falsifiée, proche de zéro, mais qui prétendent imposer cette inculture au monde, et par la force. Le Coran dit pourtant : “Point de contrainte en religion.” »

Salamé a quand même été reconnu par « un libraire chez qui [il] commandai[t] des livres, souvent. Très perspicace, il a fait le lien entre la thématique du Testament et les ouvrages achetés chez lui ».

Les attachées de presse et éditeurs de Mr Anonymous disent ne communiquer avec lui que par e-mails. Comme toujours en pareil cas, son contrat a été signé par son agent, en qualité de « représentant » de l’auteur. Plusieurs journalistes ont essayé, en vain, de le pister via ordinateurs et adresses IP. Lui, comme Casas Ros, privilégient les échanges sur Facebook ou Twitter :

« Parfois, quand j’ai bu, je dis aux gens que c’est moi qui écrit les histoire du Bourbon Kid, mais ils ne me croient jamais. De plus, si John Lennon avait été “ anonyme ”, peut-être serait-il toujours vivant aujourd’hui. »

Laissons le juste mot de fin à Casas Ros :

« L’important n’est pas de savoir qui vous êtes mais ce que vous êtes, et les livres sont la seule réponse directe à cette question. Et puis, après un certain temps, il ne reste rien d’autre que les livres. »

► Les interviews de Barouk Salamé, Antoni Casas Ros et de Mr Anonymous ont été réalisées par e-mail.

Photo et illustrations : un masque de girafe ( RLHyde /Flickr/CC) ; couvertures du « Testament syriaque » de Barouk Salamé, du « Livre sans nom » de Mr Anonymous, de « Chroniques de la dernière révolution » d’Antoni Casas Ros. A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89