"Au ciel de son lit" à Florennes

Note d’intention concernant le spectacle

Fidéline Dujeu a écrit un texte qui ne ressemble pas à un roman. C’est un texte nécessaire qui inévitablement est sonore, doit se dire. Elle écrit habituellement des romans et partage ses histoires à travers des livres. Cette fois le texte ne peut être partagé seulement à travers un livre : il est corporel, vocal et vivant. Une femme, d’un âge certain, empreinte d’une solitude brisante, est traversée par ses absents et ses absences. Leurs voix résonnent dans la sienne et racontent par bribes une histoire d’ogre et de petite fille abandonnée.

Il fallait une comédienne, Lydia Spedale Vegetabile est apparue comme une évidence. Cette comédienne joue depuis de nombreuses années des rôles qui l’ont formée, façonnée mais l’ont traversée, elle cherchait un rôle qui l’habite, le texte de Fidéline Dujeu ne fait pas d’économie et Lydia Spedale Vegetabile s’y donne corps et âme.

Il fallait aussi une scénographie qui reflète la multiplicité des personnages qui envahissent la parleuse, en douceur, en ombres, en lumières. Nicolas Olivier, travailleur des lumières, a donné lui aussi son art au texte de Fidéline Dujeu.

Lydia Spedale Vegetabile, Nicolas Olivier et Fidéline Dujeu ont créé, mis en scène et scénographié ensemble cet étonnant seul en scène.

« Au ciel de son lit », le texte
Publié chez Ker Editions en mars 2014

Notes dramaturgiques

Le texte s’ouvre sur un « tu ». Une vieille femme, seule, s’adresse à une invisible. Plus tard, elle s’adressera aussi à un invisible. Dialogue solitaire, elle seule entend les réponses de ses fantômes. Si bien que les harangues solitaires paraissent toujours interrompues, inachevées.
Les invisibles se dévoilent au fur et à mesure du monologue. Leurs contours apparaissent en même temps que leur histoire.
Dérivation vers une folie qui s’accroît au fur et à mesure que les mots se disent, le texte se fait de plus en plus chargé que la pièce progresse. Les phrases plus longues, les mots crus, les mots colères remplacent peu à peu les silences du début du texte. Les hésitations et les confusions disparaissent pour laisser place à la violence du propos.

Deux autres voix dans le texte.

Celle des aides-soignants qui interrompent le monologue et la fuite en avant de l’héroïne. Phrases terre à terre, matérialistes, en contraste avec le flou et le flot des phrases déversées par la vieille dame. Dureté, froid de cette voix, tantôt masculine, tantôt féminine, tantôt caressante, tantôt blessante.

Celle de la fille de la vieille dame quand elle était enfant. Phrases métaphoriques, poétiques, éthérées et planantes. Peu de ponctuation, « comme en rêve ». Légèreté de la forme en contraste avec l’extrême dureté du propos. Ce sont les échappées de la petite fille violée.
Cette voix interrompt moins qu’elle n’illustre, fait écho, éclaire les mots de la vieille dame.

On comprend donc assez vite qu’il est question d’une vieille dame placée dans un home/un hospice et qu’elle s’adresse dans une espèce de folie à des fantômes. Autour d’elle, on la croit folle. Il y a un contraste entre sa vie réelle et matérielle et sa vie fantasmatique. On comprend progressivement qu’elle parle à sa fille et à son mari. On sait aussi qu’il y a quelque chose à découvrir, quelque chose qui est caché, qu’il y a de la souffrance. La « folie » de la femme apparaît clairement dans les interventions des aides-soignants. Ses comportements (s’habiller, se déshabiller, crier, se griffer le visage, cracher, etc.) font penser à la maladie d’Alzheimer.
Au premier tiers du texte, on sait qu’il est question d’inceste.
Le deuxième tiers éclaire la situation : comment cela a-t-il pu se passer ? pourquoi a-t-elle laissé faire ? Pourquoi les fantômes la visitent-elles ?
La dernière partie explore le dénouement : où cela a-t-il mené ? Pourquoi en est-elle devenue folle ? et plus le passé s’impose moins les fantômes sont présents. A la fin, elle est seule et ils ont disparu.

Mise en scène

Mots-clefs de la mise en scène :
dévoilement/éclaircissement/apparition/disparition/ombres/invisibilité/violence/
contraste/légèreté/silence/flot/confusion/folie/habillage/déshabillage/solitude

La mise en scène prend le parti d’insister sur la solitude du personnage principal. Une seule comédienne sur scène donc. Un débit rapide ponctué de silences, d’attentes, de vides.
Les fantômes sont représentés sur scène par des vêtements pendus sur des cintres.

La thématique du vêtement parcoure la scénographie. Habillage/déshabillage ; vêtement habité/déshabité ; cintres, garde-robes, etc. Les vêtements représentent l’apparition/disparition, le dévoilement, la folie. Symboles de la quête à travers les souvenirs et de la descente vers les enfers à la recherche de la vérité. Les allers-retours vers cette vérité sont symbolisés par un habillage/déshabillage de la comédienne (plusieurs couches de vêtements, voir maladie d’Alzheimer) et les apparitions/disparitions des vêtements pendus sur scène (lumières sur robes et à l’intérieur des robes).

La comédienne

Elle joue sur un ton vrai et les mots sont dits dans un flot, en bordure de la folie. Des phrases lancées comme des couteaux ou déposées comme des caresses.
Le bord de la folie apparaît dans le débit mais aussi les gestes désordonnés et parfois violents, les hésitations (avant arrière, avancée recul), le tournoiement sur soi-même et l’habillage/déshabillage, l’appartition/disparition (cachée derrière les robes).
La comédienne s’adresse à ses fantômes au fil de leurs apparitions/disparitions. Les fantômes apparaissent à droite, à gauche, face à elle, derrière elle, au loin, au près d’elle, au sol.
Les silences sont habités par la présence de la comédienne. Son repli sur elle-même ou sa fuite en avant (gestes forts, danse).

Les autres personnages

aides-soignants et petite fille = voix off

Les aides-soignants : montage sonore : voix fortes et autoritaires, médicales, concrètes, voix sur silence.
Voix des aides-soignants// violence//éclairage violent (chambre d’hôpital, néon, réalité)
// comédienne en perte d’elle-même, regard hagard, habillage/déshabillage, gestes désordonnés, cris silencieux

La petite fille : montage sonore : voix d’enfant doublée d’une voix adulte sur fond chant mélopée, répétition des mots. Chansons d’enfants.
Progression

Au fur et à mesure du texte, la vieille dame s’adresse de moins en moins à ses fantômes. Plus elle les révèle plus ils disparaissent (//jeu de lumière sur l’apparition/disparition) et plus elle fait face à sa solitude et elle s’enfonce dans la folie douce, qui est une sorte de lucidité par rapport à ses actes passés.

La comédienne joue cette progression vers la douceur, l’apaisement sur un fil (comme en équilibre). Elle disparaît aussi peu à peu, se rapetisse en se fermant sur elle-même. La violence et la révolte du début font place à la douceur et à l’amour. La comédienne exprime ces sentiments dans son ton de voix (voix plus douce, moins forte, moins de harangue, de hargne) et son corps (calme, gestes lents, ordonnés).

Sur le plateau, l’ordre du début est bousculé pour atteindre un désordre total au milieu de la pièce (vêtements au sol, lumières violentes, rouges) et est rétabli d’une autre manière dans la seconde partie. La comédienne ramasse les robes, les entasse, en fait un tombeau. A la fin, tout est en ordre, même si c’est au prix de la folie douce.

L’épaisseur du début se dirige vers la légèreté. L’expression crue et violente du début est peu à peu remplacée par une expression douce et légère, en contraste avec la dureté de la réalité exprimée (mort de la fille et suicide du père).

Scénographie

Les choix scénographiques s’axent sur la multiplicité des personnages apparaissant sur scène alors qu’une seule comédienne joue le texte. La comédienne par ailleurs laisse apparaître les personnalités multiples de son personnage.
Comment révéler, obscurcir, noyer, perdre et retrouver.
Au même titre que le personnage principal, la scénographie ou en tous cas ce qu’on en laisse découvrir est multiple en n’étant qu’une.
Le décor en tant que tel est incarné par la suspension des fantômes de l’héroïne.

L’apport d’un dispositif scénique et lumineux joue quant à lui sur la profondeur de chant, le net et le flou, l’apparition et la disparition. Jusqu’à noyer et/ou faire disparaître par moment la comédienne.
La flexibilité du dispositif nous permet de choisir de voir tout le plateau ou juste un élément de décor ou de personnage, d’épaissir le propos ou au contraire de le soulager.
La lumière, quand à elle, se charge d’accroître, ou d’accentuer les choix dramaturgiques et scénographiques. La lumière choisit les acteurs de la situation par apparition ou disparition. Son rôle est rythmique et narratif grâce à une proposition très identifiable, correspondant à chaque situation, elle illustre le rythme qu’a choisi l’auteur. Cette architecture peut dès lors se composer et se décomposer au rythme du jeu.

Note concernant les costumes

La comédienne est habillée de plusieurs couches de vêtements, tons beiges/roses/gris. Garde-robe de la vieille dame : robes de nuit, jupes, robes de dentelles, combinaisons, etc.

Décor sonore

La bande son est exclusivement vocale. Voix d’enfants, adolescente, voix mûre de la fille abusée, voix métalliques, crues des aides-soignants.
Tapis sonore (chuchotements) amené en sourdine pour atteindre un climax avec la
révélation et la confrontation. Silence puissant sur la fin de la pièce.

Spectacle reconnu par les Tournées Art et Vie

Contacts :
fidelined@yahoo.fr – 0495 541613
nico_olivier@hotmail.com – 0475692736
lydiaspedalev@yahoo.fr – 0498263288

http://lesateliersdelescargot.be/spectacles/