Article sur Je suis venu tout seul de Nicole Dedonder

Je suis venu tout seul… au cimetière (article du Ligueur)


La mort, le deuil, les cimetières ne sont pas tabous en littérature de jeunesse. Pour nouvelle preuve, le très beau Je suis venu tout seul de Nicole Dedonder (sorti chez Møtus, une petite maison d’édition française à suivre). Ou l’histoire du jeune Rémy Doury allant régulièrement sur la tombe de son frère, le petit Victor Doury. Une histoire livrée avec retenue, à la fois grave et légère. Une histoire qui plonge dans le réalisme des enfants, et donc dans leurs interrogations, leurs espoirs, leurs cruautés aussi. Pour les 10 ans et plus (dès 8 ans, indique l’éditeur).

Avec régularité, Rémy Doury vient donc retrouver Victor Doury. Il s’assied ou se couche sur la tombe de son frère (non, il n’a pas honte !). Il lui parle. Il lui rapporte ce qui se raconte à l’école (par exemple, "À la récré, Roxane Van Stick dit que tu manges les pissenlits par les racines et les autres rient" ). Il le questionne ( "Tu manges quoi ?" ) et ses questions restent parfois entières. Quand il fait très froid, il l’imagine grelottant dans la terre. Il l’imagine aussi "bien tranquille" sans mal aux dents ou mauvais bulletin. Alors que le cimetière devient pour lui un endroit familier "où il peut s’occuper et raconter, se promener et réfléchir" , il se rend compte que les autres à l’école ne veulent plus parler avec lui de son frère ou l’accompagner au cimetière, c’est trop dur. Ainsi le temps passe-t-il. Et Rémy Doury a moins de temps pour aller sur la tombe de Victor Doury. Mais il prend, comme avant, de ses nouvelles et lui donne des siennes : "Moi, ça va." Je suis venu tout seul est lié à une expérience personnelle de Nicole Dedonder. Enseignante en Haute École récemment à la retraite, elle écrit depuis longtemps des nouvelles, a déjà publié dans des œuvres collectives et anime des ateliers d’écriture. Je suis venu tout seul est son premier livre conçu "toute seule". Selon le principe de la collection Mouchoir de poche dans laquelle il est paru - il en a le joli format ! -, Nicole Dedonder a accompagné son texte de ses propres illustrations. Le tout est en noir et blanc, avec des touches rouges. Lumineux ! Il y a beaucoup de vrai dans le récit, dit Nicole Dedonder, même si celui-ci n’est pas un copier/coller de ce qui a été vécu. Le vrai, c’est par exemple la dureté des mots des enfants face à la mort d’un de leurs pairs : une façon pour eux de se protéger peut-être… Le vrai, ou comment un enfant apprivoise un cimetière et en fait un lieu de vie : il y vient seul, sans crainte ; dans un cimetière, on peut s’installer, observer, lire ou écrire… et pleurer ou pas. Le vrai, ou comment ce même enfant apprend à se consoler, à faire son chemin, à faire son deuil dans un lieu apaisant parce qu’il l’a apprivoisé. Le vrai, ou comment il retrouve sa place dans la vie : c’est qu’avec cette mort dans la famille, tout est tellement bouleversé (Rémy Doury ne mettra pas les T-shirts de son frère, il n’appellera pas son fils Victor). Et donc, même si les peurs sont là, même si le chagrin est immense, l’apaisement face à la mort d’un tout proche est possible. Et ceci n’est pas une affaire d’opinion religieuse ou philosophique… La Toussaint et la fête des morts sont derrière nous. Que cela n’empêche pas les jeunes lecteurs (et les autres) de plonger dans Je suis venu tout seul . Un petit livre à haute valeur poétique, car il mise sur l’évocation et refuse le "tout dire". À lire et à relire, dès lors, pour y découvrir, à chaque lecture, de nouveaux trésors… de vie. Martine Gayda http://leligueur.citoyenparent.be/rubrique/coup-de-coeur/2/livres/224/je-suis-venu-tout-seul-au-cimetiere.html