Article du Soir sur le métier d’écrivain public

"Mohamed, plus Kafka que Marivaux

 

A l’Espace Citoyen de Marchienne-au-Pont, on peut faire la file pour le service social, l’espace emploi, le bureau d’aide juridique, le service du logement et … l’écrivain public. On prend un numéro et on attend son tour pour s’attabler en face de Mohamed Moussaoui, de permanence ce jeudi après-midi. Mohamed dispose d’un bureau à l’Espace Citoyen mais il préfère s’installer dans un coin de la cafétéria : « C’est plus convivial » avoue-t-il. Là où les services administratifs se retranchent volontiers derrière un guichet, des formules toutes faites, le vouvoiement et autres politesses de façade, Mohamed veut abolir toute frontière avec ceux qu’il reçoit à la table de la cafèt’ : « Je ferme l’écran de mon ordinateur portable pour enlever tout obstacle entre nous. Je ne suis pas là pour exercer un quelconque pouvoir mais pour les mettre en confiance. Parfois, certains réclament la confidentialité et je les emmène alors dans mon bureau mais le plus souvent, ils veulent qu’on entende leur histoire. »

 

C’est donc par là que commence Mohamed : il écoute. Il tente de comprendre le contexte, éclaircir la demande. Celui-là, Congolais de 63 ans, veut écrire une lettre au service de contentieux de son logement social pour alerter sur un problème de voisinage. Cet autre, Fabrizio, la quarantaine, a reçu une lettre du tribunal pour se porter partie civile dans une affaire qui l’oppose à son ancien patron, qui s’est déclaré en faillite et a disparu sans lui payer plusieurs mois de salaire. Cet autre encore, Henri, est venu pour une amie, pour l’aider à écrire une lettre à un huissier à propos d’un recouvrement de dette. Et puis, il y a cette mère et sa fille, incapables de faire face à des factures galopantes et venues résilier leur contrat auprès d’un fournisseur en télécom. Mohamed écoute, patiemment, les histoires de chacun, retourne parfois dans ses archives pour retrouver des courriers précédents, des adresses, des noms, et puis se met à rédiger. « Bon, je vous lis et si vous voulez changer quoi que ce soit, vous me le dîtes, d’accord ? »

 

Pour la plupart, ce n’est pas la première fois qu’ils viennent demander l’aide de Mohamed. Demande de logement, courrier à l’assurance, conflit avec la mutuelle : les missives sont le plus souvent administratives. Or, dans une société où l’écrit est omniprésent, rédiger une lettre n’est pas à la portée de tout le monde. « Moi, je suis maçon, explique Fabrizio. Mon truc, c’est les briques et les brocs. Je lis mais je ne suis pas fort en écriture. Je préfère demander à quelqu’un qui s’y connaît. » Et Mohamed, à force, en connaît un rayon en matière administrative, après trois ans et demi de bénévolat comme écrivain public. « Pendant la formation d’écrivain public, on a des cours de droit social, de droit au logement. On n’est pas des juristes mais il faut avoir un minimum de connaissances, » confesse cet ingénieur de formation et coach en développement personnel.

 

Quand il a commencé ses permanences, Mohamed écrivait quelques lettres personnelles, parfois même des lettres d’amour. « Aujourd’hui, avec les emails et les sms, on n’écrit plus de bonnes vieilles lettres d’amour, sourit-il. Maintenant, je fais principalement des lettres qui ont trait au logement ou à l’emploi. » Reflet des difficultés quotidiennes, en ces temps de crise, dans lesquelles est plongée une grande part de la population. « Même si je fais beaucoup de lettres administratives, j’essaie justement de ne pas écrire dans un style pompeux mais au contraire de remettre un peu de simplicité et d’humanité dans ces correspondances. » Car même pour une personne d’un bon niveau culturel, décrypter le jargon administratif n’est pas une sinécure. Comment ne pas perdre son latin à naviguer dans les dispositifs d’action sociale de plus en plus complexes, véritables machines à gaz imaginées dans le secret des cabinets ministériels ? Ce sont souvent ceux qui sont les cibles des mécanismes d’aide qui sont le moins armés et informés pour comprendre les démarches et les mener à bien.

 

Pour Mohamed, être écrivain public est une vocation naturelle puisqu’à huit ans déjà, il déchiffrait les courriers pour son père, sa mère, et une bonne part de sa famille, immigrée du Maroc. « Je savais lire mais parfois le jargon était tellement compliqué que je ne comprenais pas. Mon père s’écriait : « C’est pour ça que je paye tes cahiers ? » A 8 ans, j’ai dû apprendre à comprendre ces courriers, comprendre un langage, un système. » Aujourd’hui, il prête gratuitement ses mots et son expertise à des inconnus, sans porter de jugement. Il ne refuse aucune demande, même les plus dérangeantes. « J’ai eu le cas de cet ancien militaire qui gardait des révolvers chez lui. Un jour, son fils a mis la main sur une de ces armes et a tué sa sœur accidentellement. Son fils était en prison et le père est venu me voir pour me demander d’écrire une lettre réclamant de récupérer l’arme. C’était l’arme de son père qu’il considérait comme un précieux souvenir de famille. L’arme qui avait tué sa fille, vous imaginez ? J’ai accepté d’écrire la lettre. »

 

Comment être écrivain public sans déborder dans le rôle d’assistant social ? « Bien sûr, on n’est pas là pour ça mais il arrive aux assistantes sociales de nous envoyer certaines personnes pour la rédaction de lettres. Il y a une complicité naturelle. Par contre, ça se passe moins bien avec le service de l’emploi. Leur service est tellement froid – ils n’accordent qu’un quart d’heure d’entretien par personne – que les gens ne veulent plus trop y aller. Du coup, à un moment, je ne faisais plus que ça : écrire des CV. On a eu une réunion avec ce service et ils m’ont demandé de « filtrer » les personnes et de leur envoyer ce qu’ils appelaient les personnes les plus acceptables, sur des critères d’hygiène notamment. Il faut savoir qu’ils sont subventionnés en fonction du taux de réussite. J’ai refusé de faire quelque tri que ce soit. »

 

CATHERINE MAKEREEL

 

« Il y a beaucoup de honte et de tabou. Et d’incroyables stratégies de survie »

« Plus de 65% des usagers ne sont ni illettrés ni analphabètes »

 

Réalisatrice, auteure, performeuse, Valérie Vanhoutvinck est aussi écrivain public. Elle officie entre autres à l’Espace Citoyen de Marchienne-au-Pont. Après deux ans de négociations, elle ouvre aussi, en ce mois de mars, une permanence à la prison de Berkendael, quartier des femmes, deux lundis par mois. Ce sera la seule permanence d’écrivain public dans les prisons bruxelloises. Pour cette artiste engagée, être écrivain public, c’est bien plus que prêter son écriture, c’est « offrir une forme de résistance à l’écrasement sans répit que subissent dans nos sociétés clivées ceux qui ne possèdent pas le langage et ses rouages . »

 

Comment êtes-vous devenue écrivain public ?

Depuis longtemps, j’écris des CV ou des lettres de motivation pour mon entourage. La question de l’analphabétisme m’a toujours intriguée. L’écrit, dans notre société, est fondamental. Si on n’y a pas accès, on reste au bord du chemin. J’ai suivi la seule formation qui existe en Belgique, proposée par le PAC (Présence et Action Culturelle). La formation dure 18 jours et s’accompagne d’un stage. Elle donne un certificat, un éclairage, un cadre, mais ça reste largement insuffisant. J’ai fait un stage à la prison de Lantin et maintenant je vais tenir une permanence à la prison de Berkendael. Les écrivains publics sont une denrée rare. A Bruxelles, nous sommes trois ! A Liège par contre, il y en a beaucoup plus.

 

Vous sentez-vous encadrée, épaulée par d’autres services sociaux ?

Je pensais que les assistants sociaux célèbreraient l’arrivée d’un écrivain public mais il y a plutôt une grande méfiance car l’écrivain public est bénévole, externe aux institutions. Il n’est l’employé de personne. A la prison de Lantin, il y a quatre écrivains publics mais ils ne sont pas du tout attachés à l’établissement. A l’office des étrangers à Marcinelle, ça a mis des années avant qu’on informe les gens qu’il y avait un écrivain public à leur disposition. Notre seul cadre, c’est le PAC. En même temps, ça nous laisse une certaine liberté. Si on reçoit une personne pendant trois heures, c’est notre affaire. Nous n’avons pas d’obligation de résultat, ni de rapports à rédiger comme les assistants sociaux. On est plutôt dans l’échange, la rencontre. On ne fait pas le travail d’assistant social, on n’aiguille pas, on n’influence pas mais on traduit un désir et on écrit au plus juste de ce désir. On s’en réfère à la charte éditée par le PAC et à notre propre éthique.

 

Justement, certaines demandes sont-elles en conflit avec votre éthique ?

Un jour, à la prison de Lantin, un homme, qui avait apparemment eu des pratiques incestueuses, voulait que je l’aide à faire des recherches pour retrouver sa fille. J’ai refusé. Il m’est aussi arrivé qu’on me demande d’écrire un courrier d’insulte à une ex compagne. En creusant un peu, il s’est avéré que la personne était en conflit sur la garde des enfants. Au final, on s’est écarté de l’insulte pour rédiger une lettre qui demandait une solution pour voir ses enfants.

 

Quel est le profil de vos visiteurs ?

Plus de 65% des usagers de nos permanences ne sont ni illettrés ni analphabètes ! C’est dire si la situation est encore plus grave que prévu. Au delà des 10% de population désignée comme illettrée ou analphabète, une partie significative de la population belge sachant lire et écrire n’a pas accès à l’écrit, à la représentation de lui même et du monde, au langage, à l’Autre. Quand on passe plus d’une heure à écrire un CV pour un homme de 40 ans, on doit synthétiser son parcours, retrouver des adresses, des employeurs. Bien souvent, c’est aussi l’occasion, pour ces gens, de se réapproprier leur histoire pour tenir debout dans un monde de brutes. Le plus souvent, nous recevons des demandes de lettre de motivation, de candidature spontanée, ou encore de courriers juridiques. C’est hallucinant de voir la honte et le tabou qu’il y a autour de l’illettrisme. Les gens reste évasifs sur leurs difficultés. C’est étonnant de voir les stratégies que beaucoup développent pour s’en sortir. Je me souviens de ce vieux chauffeur routier qui avait roulé partout en Europe. Il avait développé une technique pour s’y retrouver sur les routes. Ils sont incroyablement créatifs dans leurs stratégies. Tous ont une fierté et une nécessité à cacher ce qu’ils considèrent comme un handicap, une faille.

 

Il n’est jamais trop tard pour apprendre à lire et écrire.

Parfois, si on sent un désir, comme chez des plus jeunes, entre 18 et 22 ans, qui viennent de centres fermés par exemple, et qui ont envie de combler des lacunes, on essaie de les orienter vers les cours d’alphabétisation. Mais il faut être lucide : beaucoup sont incapables de se raccrocher à un élan d’apprentissage. Pour beaucoup, c’est trop tard. Quand on a la soixantaine, une femme malade, des enfants, qu’on est fatigué, ce n’est pas facile de se remettre à l’apprentissage.

 

Propos recueillis par C.Ma.

 

Repères

 

Les mots :

Analphabétisme ou illettrisme ?

L’analphabétisme, comme défini par l’Unesco en 1958, concerne les personnes qui « ne savent ni lire ni écrire, en le comprenant, un énoncé simple et bref se rapportant à leur vie quotidienne. » Etant donné la scolarisation obligatoire, ce problème ne concernerait en Belgique pratiquement plus que les immigrés récents. Depuis lors, on a élargi la définition à l’illettrisme qui concerne les personnes qui ont été scolarisés mais ne peuvent comprendre seules une information écrite, ou pas suffisamment pour s’intégrer efficacement dans notre société.

 

Le chiffre :

10%

C’est le taux d’analphabétisme au sens large en Belgique.

 

La controverse

Des compteurs bloqués.

Voilà maintenant trente ans que l’on avance en Belgique ce chiffre de 10%. Pourtant, au sein de l’asbl Lire et Ecrire, tout le monde s’accorde sur le constat que ce chiffre est largement en deçà de la réalité, et qu’il est impossible à l’heure actuelle de le confirmer ou le raffiner. Pour évaluer réelles de la population, un questionnaire écrit ne suffit évidemment pas. Des enquêtes orales, selon une méthodologie éprouvée chez nos voisins, français notamment, étaient bien prévues mais reportées puis annulées, faute de budgets. Les seules informations disponibles sont des comparaisons avec les pays européens, des retours d’associations ou des statistiques de l’armée au temps où le service militaire était généralisé. Conclusion : pas étonnant que les 18 000 places disponibles en cours d’alphabétisation ne suffisent pas."