10 clichés littéraires à éviter De la forêt, du sexe, du traumatisme...

10 clichés littéraires à éviter De la forêt, du sexe, du traumatisme


  10-cliches-litteraires-a-eviter_w670_h372.jpg S’il est certain qu’une écriture absolument privée de cliché serait illisible, certaines figures ou situations, à force d’être (mal) exploitées dans la fiction, sont devenus risibles ou carrément insupportables. Dissection de dix d’entre elles. (source : ici )

Difficile aujourd’hui de trouver quelqu’un pour défendre la notion de cliché littéraire, qui souffre depuis des décennies d’une confusion avec d’autres figures tout aussi haïssables, comme « le poncif » ou « le lieu commun », lesquelles embarquent avec elles une condamnation sans appel. Une écriture débarrassée de ses clichés serait ainsi le plus sûr sésame pour atteindre, si ce n’est la postérité littéraire, une certaine qualité et la légitimité qui va avec. Dans son recueil

, Martin Amis avait très justement élargie en mettant dans le même sac les « clichés de langue » (des expressions répétées ad lib), les « clichés romanesques » (ou péchés contre le roman, ces séquences toutes faites en tartes à la crème) et les « clichés de la pensée » (les idées reçues). Lorsqu’on s’intéresse à Marc Levy ou à Guillaume Musso , on a le sentiment que leur concentration de clichés à la phrase est supérieure à la normale. C’est cette concentration, en partie, inscrite dans l’ADN des textes contemporains qui est censé en constituer la saveur et le charme instantané.Le linguiste Michael Riffaterre, s’il ne va pas jusqu’à défendre l’utilisation du cliché en littérature, insiste, là où d’autres n’y voient qu’une formule sans âme, sur la valeur sensible partagée de ces séquences admises par tous et à la pauvreté proverbiale. Le cliché, écrit-il, a pour lui une « expressivité forte et stable », ce qui n’est pas rien lorsqu’on essaie tant bien que mal de provoquer les réactions d’un lecteur blasé. Si la littérature était une chimie dont les ingrédients seraient les mots (en voilà un qui se défend…), le cliché ne serait pas la substance qui active le précipité mais bien celle qui, par son absence-présence rassurante, le rend possible. Le cliché honni est incontournable. Une écriture sans clichés (prenons au hasard) ne serait plus lisible. Tour d’horizon en 10 figures et situations d’une galaxie qu’on aimerait pourtant éviter à tout prix.

1. Le soleil qui filtre dans les lames du store

Prenez un homme, une femme ou mieux, un couple après l’amour dans le petit matin. Placez les dans une maison ensoleillée, une chambre tiède, et vous aurez votre accroche. Lorsqu’ils se réveilleront, fourbus après une nuit d’amour sans fin, ils regarderont avec délectation les «  rayons du soleil qui glissent, transpercent, filtrent, descendent comme des doigts à travers les lames du store. » A la fois cliché-langue et cliché-situation, ce cliché est le plus anodin et le plus redoutable de tous car il n’a pas de vraie alternative. Vous noterez que les chambres de littérature ont plus souvent des stores que des rideaux (qui dominent pourtant dans la vraie vie) et qu’il y fait généralement soleil le matin quand on est deux (ce qui là encore n’est pas toujours vrai). On raconte que dans certaines maisons d’édition, la question des « rayons du soleil à travers le store » est une formule éliminatoire pour les manuscrits : cela le mérite amplement tant l’idée est elle-même foireuse et son rendu poisseux. Dans ce genre de situation, optez donc pour les rideaux, ou le temps cafardeux.

2. La scène de sexe amoureux

Difficile d’y échapper. Notez que plus de 75% des romans modernes évoquent la rencontre entre deux êtres. 90% de ceux-là évoquent une relation hétérosexuelle. 10% une relation d’un autre genre. Depuis que Sarkozy a enterré la Princesse de Clèves, les protagonistes consomment leur union assez rapidement et offrent alors au lecteur le cliché littéraire le plus redoutable n°2 : la scène de sexe. L’étendue des dégâts est souvent proportionnelle à l’amour que les personnages se portent et à l’appétit sexuel qu’ils déploient. Au choix : les corps qui se mélangent, les bouches qui s’épousent, les fesses qui claquent. Les plus vulgaires usent encore de cette formule gracieuse : «  il pénétra longuement en elle » ou ce genre de choses. Beurk. On ne dira pas la dernière fois qu’on a rencontré ça pour la dernière fois mais à ce prix, il vaut mieux, si vous êtes un jeune écrivain, éviter de vous compromettre là-dedans. Prenez donc un moine ou une jeune fille vierge et évitez, de grâce, qu’elle passe à la casserole. Cela vaudra mieux pour tout le monde.

3. Le repas au restaurant

On touche là à un cliché made in France dont la fréquence diminue nettement dans le domaine anglo-saxon (roman new-yorkais excepté). Il y a eu des pages et des pages noircies sur les scènes de bouche chez Simenon , qui sont une valeur aussi peu sûre que les dialogues moisis d’ Audiard et autres Tontons Flingueurs d’opérette. Le héros français aime aller dans les cafés et n’attend généralement par le chapitre 10 pour aller au restaurant. Du coup, l’auteur tente de trouver des plats à la carte qui soulignent la psychologie du personnage. La femme prend le poisson : raffinement, légèreté et iode. Le gars prend une entrecôte s’il a envie d’elle, un truc savant type ris de veau s’il veut suggérer une supériorité intellectuelle ou la sophistication. C’est souvent d’un ennui confondant, si l’on ajoute en plus les allers-retours du serveur, les mains qui se rejoignent entre la poire et le fromage de chaque côté de la table et le développement presque assuré sur qui paie l’addition. Les personnages de roman devraient être comme des mannequins : ne jamais manger, ne jamais dormir et, sauf exception, ne jamais faire caca.

4. Le secret de famille ou le traumatisme d’enfance

Le personnage névrosé n’oublie jamais de vous farcir au moment qui va bien son histoire traumatique. La concentration de ce genre de secrets (inceste chez Angot , perte des parents, père qui n’est pas le père,…) dans le roman défie elle-même la notion de cliché. En est-ce un ? La contre-mode théorique orchestrée par les médias autour du concept de résilience devrait en France permettre de faire battre en retraite cette figure quasi obligée du polar ou du roman psychologique. En attendant, qu’est-ce qu’on aura pris de ces femmes (bien sûr) en pleurs, en train de raconter comment «  alors que j’avais 6 ans », elles ont été battues, violées, poursuivies, abandonnées, molestées,… Il y a assez peu de clichés « traumas » qui fonctionnent, ce qui fait de ce recours une séquence à haut risque. Si l’on veut sortir du lot, il faut se distinguer par une image forte et qui neutralise le cliché, au risque d’emporter tout le reste. C’est la clémentine bouffée sur le gland de Angot qu’on continue de ressortir 20 ans après. Conseil : suivez Melville , Dodge et quelques autres, adoptez des personnages normaux, ou dingos mais alors faites en sorte qu’on ne sache pas ce qui fait qu’ils sont comme ils sont.

5. L’homme sans coeur ou l’hypersalaud

Comme on dit, ça eut marché, mais difficile aujourd’hui d’utiliser ce genre de personnages. Le dernier beau spécimen (le dernier qui fut crédible) était le beau gosse chez Bridget Jones, déjà assez peu crédible en soi, qui la séduisait et lui « prenait le cul ». C’était moche mais cela avait le mérite de sonner la fin d’une figure née avec le siècle, et dérivée (peut-être) de Dom Juan ou de Dorian Gray . La figure du prédateur sexuel, cliché ou réalité ? Disons qu’il y a des réalités qui au-delà d’un certain point ne peuvent plus fonctionner dans la littérature. Que faire d’un type qui se présente, nécessairement « grand, brun, pratiquant le développé-couché », une fois qu’il vous a mis dans son lit ? Il retourne chez sa femme (c’est déjà mieux), ou alors disparaît sans laisser de SMS (c’est beaucoup moins bien), laissant sur votre corps « une trace de chaleur » ou alors «  une impression de bonheur qui vous ramène à votre misère ». Bon sang, mais c’est bien sûr : préférez un serial killer ou alors un gay (cela se fait beaucoup) qui, pour le même prix, en plus rigolo, fera le même effet. Attention : la version féminine est aussi faisandée.

6. La forêt naturelle

Vous avez déjà remarqué le nombre de personnages qui courent comme des cons dans la forêt ? Le dernier Djian en est rempli et pose à sa manière les limites du genre. Il faut se méfier comme la peste des décors naturels. La forêt (je ne parle même pas de la mer) est un aspirateur à clichés d’une puissance incroyable, depuis Freud et la psychanalyse des contes de fées (merci Bettelheim). Dans les romans, on trouve, plus que dans la Beauce, des forêts « insondables », « plantées de fougères et de chênes centenaires » dans lesquels un personnage à la dérive peut au choix : 1) se perdre 2) se retrouver 3) se promener pour récupérer. Les forêts sont sombres mais presque toujours, en littérature, ouvertes à un moment donné sur une clairière qui permet au choix : 1) de baiser si on a trouvé quelqu’un en chemin 2) de faire une sieste en observant les oiseaux 3) de lire en bon Werther à deux francs. La forêt est une parfait reflet des états d’âme, comme nombre de décors naturels. Il faut se méfier dans cette veine-là des « neiges virginales », des « tempêtes océaniques qui reflètent votre agitation », des « campagnes désolées qui défilent sans fin sous la gomme brûlante de la 307 ». Nature et cliché sont des mots qui vont si bien ensemble, si bien ensemble.

7. Les regards qui tuent

Associés ou non aux coups de foudre, les regards entre personnages en littérature en disent souvent plus longs que dans la vraie vie. On veut bien croire avec Levinas que c’est dans le regard que se confrontent et se définissent les altérités, mais de là à autoriser toutes les outrances poétiques, il y a un pas – qu’on ne franchit pas tout le temps. Le regard de roman, contrairement au regard réel qui est souvent inexpressif et baveux, est généralement « pétillant », « incandescent » ou « capable de remonter jusqu’à l’âme ». Lorsque le personnage sait y faire, le regard vous « fouille comme une lame de couteau », vous donne l’impression que l’autre «  lit toute votre vie à travers » ou « est capable comme un Rowenta d’aspirer toute votre existence sur un battement de cils ». Si l’on ne veut pas passer pour un Marc Lavoine de la littérature (le regard qui tue), il faut savoir se méfier de cette tendance naturelle à définir l’autre (la femme, l’homme) dès qu’on le voit par ses yeux, sa chevelure forcément flamboyante, souple et aérienne comme un nuage de cendres, etc.

8. Le parfum qui embaume

L’un des plus sûrs moyens de dénicher les clichés est de s’intéresser aux odeurs que dégagent les romans et là, c’est souvent Marionnaud près de chez vous. La littérature cliché fait un usage immodéré des descriptions parfumées : parfum de l’être aimé « sauvage », «  au musc » pour les hommes, « fleuri » et bien sûr « délicieusement envoûtant » pour les femmes (qui sont plus souvent rousses en littérature que dans la vraie vie, un drame). Comme les écrivains ne sont pas parfumeurs, le vocabulaire des odeurs est très souvent limité à de vagues impressions et à des banalités : senteur terre et mer, fleur des prés, capiteux, madeleine, vanillé ou suggérant la sexualité la plus mystérieuse. Personne ne s’embarrasse du ridicule qui consisterait à égrener les ingrédients entrant vraiment dans la composition du parfum (civette, sperme de cachalot, pourriture de fourmi herbivore). Les plus aventuriers (l’Ecole de Versailles est fortiche là-dedans) tentent la reconnaissance par les marques : « essences de Guerlain », « Chanel n°3 », ce qui permet en sus de définir leurs origines sociales. Un héros qui ne sentirait pas s’en sortirait bien mieux.

9. Les black-outs, fugues décennales et autres descentes aux enfers

Même après trois nuits arrosées, les états d’amnésie sont plus que rares dans la vraie vie mais pas dans les romans. Les black-outs sont fréquents, de même que les comportements radicaux qui mènent à oublier la nuit/la vie d’avant. Les personnages fuguent, disparaissent pendant des années, oublient ce qu’ils ont fait, s’évadent, déménagent et recommencent à zéro. Ils se droguent, picolent (bien sûr) et se métamorphosent. Qu’on appelle cela « ellipse », heureuse ou malheureuse, ou parenthèse, la mécanique devient cliché lorsqu’elle sert à dissimuler un trou dans la narration. Le procédé peut être heureux (pensons à

où la fugue et l’esquive constituent ce qui se fait de mieux dans ce domaine. Levy est sans conteste le pape contemporain de cette figure qui peut mener aussi bien au génie qu’au pilori.

10. Dire non au cliché

On ne va pas risquer de se faire reprocher un énième article en 10 points. Il n’y a plus que cela de nos jours : des systèmes de listes à la Schott qui présentent l’avantage d’être vite faits, vite lus et faciles à ingérer. Alors, céder au cliché compilatoire et cataloguer, pas pour nous, pas jusqu’au bout. On restera sur 9 clichés développés et sur une liste de ceux qu’on a laissés pour la soif : les nuits sans fin (celles qui comptent 15 heures au moins), les apocalypses dont on réchappe toujours (le petit groupe qu’on retrouve au chapitre 15 et qui a survécu en autonomie), les scènes de vie au travail (chiant, agressif), les ruptures, les trajets en automobile/avion/train (en vogue depuis 100 ans), la misanthropie qui rend noble (et pas con comme en vrai), l’utilisation des parapluies partagés (pourquoi est-ce que dans les romans, il n’y a jamais qu’un parapluie pour deux ?), les trios amoureux, les animaux de compagnie intelligents, les magasins d’antiquité où l’on trouve des objets « so exciting » et ultrasignifiants, et on en passe. Dire non au cliché, c’est dire non à l’écriture. Dire non au cliché, c’est se couper d’une intelligibilité immédiate dont l’écrivain ne peut pas se payer (sauf à être génial sur chaque mot, ce qui est impossible) le luxe à plein temps.